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Full text of "La Chine et le Japon au temps présent"

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LA CHINE 



ET 



LE JAPON 



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POISSY. — TTP. KT STER. DE A. BOCRBT. 



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LA CHINE 



ET 



LE JAPON 

AU TEMPS PRÉSENT 

PAR 

HENRY SCHLIEMANN 






PARIS 




IBRA IRIE CENTRALE 


ai, 


BOULEVARD DES ITALIENS, 
1867 

Tông droits réservés 


24 



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HARVARD C9LLE6E UBRART 

GIFT OF 
EBNE8T GOODRICH 8TILUIAN 
... 183* 



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LA CHINE 



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LA CHINE 



Kou-PA-Kou en Chine, sur la frontière de la 
Manchourie, le 3 mai 1865. 



J'avais entendu faire tant de récits contradic* 
toires sur la Grande Muraille de la Chine que, me 
trouvant à Shangaï, dans un voyage que je fais 
autour du globe, je ne pus résister au désir de 
la visiter, Je le fis avec d'autant plus de plaisir 
que je devais passer par Peking , où j'espérais 
voir bien des merveilles* Mais pour arriver à cette 
capitale, je devais d'abord aller à Tien-tsin ; je 
m'embarquai donc le 20 avril à cinq heures 
du matin sur le pyroscaphe Yeun-tse-fee destiné 
pour ce port; je dus payer 80 taels (720 fraYics) 
pour ce passage qu'on fait avec un bon bateau à 
vapeur en cinquante-neuf heures. 



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4 LA CHINE 

Nous descendîmes le fleuve Woosung et en- 
trâmes bientôt dans Fimmense rivière Yung-tse- 
kiang, dont les eaux troubles et couleur d'argile 
teignent la mer sur une distance de quarante- 
trois lieues de son embouchure, et c'est pour cela 
que cette mer porte le nom d'Hevanghaï (mer 
jaune). Le pyroscaphe était mauvais, nous mimes 
trois heures pour arriver à la mer, et malgré le 
vent favorable, ce ne fut que le troisième jour 
que nous doublâmes le promontoire de Shan- 
tung, et entrâmes dans le golfe de Pechili. 

Le 23 avril, nous fîmes échelle à Chee-fou et 
je profitai de cette occasion pour faire la con- 
naissance du fameux polyglotte anglais Robert 
Thomas, dont j'avais beaucoup entendu parler 
à Canton et à Shangaï. Outre sa langue mater- 
nelle, il parle très-bien les langues russe, sué- 
^doise, allemande, française, espagnole, portu- 
gaise, italienne, japonaise et chinoise. Ayant 
embrassé la carrière ecclésiastique, il fut envoyé 
comme missionnaire en Chine par le gouverne- 
ment anglais, qui croyait que par son talent 
extraordinaire pour les langues, il parviendrai 



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LÀ CHINE 5 

très-vite à maîtriser les monstrueuses difficultés 
de la langue chinoise et à prêcher avec succès 
l'Évangile dans cet idiome. Certainement le 
gouvernement ne s'était pas trompé sur ses ca- 
pacités, puisque Thomas — grâce à sa méthode 
d'écrire toujours des historiettes de sa propre 
composition, de les faire corriger et de les appren- 
dre ensuite par cœur — parvint dans l'espace 
d'un an, non seulement à parler le chinois cou- 
ramment, mais aussi à l'écrire avec élégance sur • 
quelque sujet que ce fût, ce qu'aucun étranger 
n'est jamais parvenu à faire. Mais ayant le ca- 
ractère aussi faible que sa mémoire est forte, il 
ne pensa plus dès lors à persévérer dans la 
carrière à laquelle il s'était voué, et, préférant 
l'éclat désintérêts mondains à la gloire de sauver 
les âmes des pauvres idolâtres, il quitta la Mis- 
sion, et accepta l'humble place d'interprète à la 
douane de Ghee-fou, qu'il occupe depuis deux 
mois. 

Comme il connaît la langue chinoise mieux 
que tout autre étranger, il n'y a pas de doute 
qu'il obtiendra sous peu une place importante à 

1. . 



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6 LA CHINE 

la douane, parce que le gouvernement qui s'est 
vu obligé, par suite des traités conclus avec la 
France et l'Angleterre en 1860, d'admettre dans 
son service douanier des agents étrangers, jus- 
qu'à ce que toute l'indemnité fût payée, n'a pas 
tardé à reconnaître par l'accroissement impor- 
tant de ses revenus^ qu'il avait toujours été 
victime de la corruption de ses employés chinois. 

Il destitua donc ceux-ci, et mit à leur place 
des étrangers qui parlent le chinois» 

Comme directeur général des douanes > on 
nomma en 1861 M. Lay, anglais, avec un sa- 
laire de 500,000 francs par an ; les autres em- 
ployés de ladouane, ont de 15,000à 75,000 francs 
d'appointements« 

A la place de M. Lay on a mis en automne der- 
nier l'ancien agent consulaire anglais Mi Hart, 
qui a à peine vingt-cinq ans, mais c'est un 
génie administratif de premier ordre, et par suite 
des sages mesures qu'il a prises, les reveaus des 
douanes se sont élevés à présent à plus du qua- 
druple de ceux qu'on obtenait avant l'a^l mission 
des agents étrangers, 



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LÀ CHINE 7 

En récompense des éminents services de ce 
nouvel administrateur, le gouvernement lui a 
donné plein pouvoir d'agir absolument comme 
bon lui semble en tout ce qui conceroe les 
douanes du pays, et lui a accordé le troisième 
rang de Fempire^ dont les insignes consistent 
en un bouton qu'on porte sur le chapeau. 

Il y a ici neuf rangs, et ainsi neuf boutons 
différents. Ce rang donne à M. Hart de grands 
droits, mais non celui de se faire porter en 
palanquin dans les rues de Peking, parce qu'il 
n'y a que les mandarins de premier rang qui 
jouissent de ce privilège. Gomme le gouver- 
nement ne peut trouver en Chine le nombre né- 
cessaire d'étrangers, qui, par la connaissance de 
la langue chinoise, soient qualifiés pour le ser- 
vice des douanes, il fait venir d'Europe et d'Amé- 
rique des jeunes gens, auxquels on paye le pas- 
sage en première classe par « Overland Mail. » A 
leur arrivée en Chine> on leur donne un an pour 
apprendre à parler couramment et à lire mi peu, 
et pendant ce temps ils reçoivent 100 taels 
(900 francs) par mois. Ils co : uioîifjnit cnsiùtR à 



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8 LA CHINE 

servir à la douane avec 15,000 francs d'appoin- 
tements par an, et on les augmente en propor- 
tion de leurs capacités^ mais surtout selon leur . 
connaissance de la langue chinoise. J'ai vu à 
Peking six de ces futurs officiers douaniers, qui 
sont à présent en train d'étudier le chinois; il y 
a parmi eux un allemand, un français, deux 
anglais et deux américains — tous sont d'anciens 
employés de commerce, qui préfèrent une bonne 
position indépendante dans l'empire céleste à la 
faible chance de faire fortune dans leur mère- 
patrie. Mais ce goût ne semble pas être parti- 
culier aux commis^ car de Shangaï à Tien-tsin 
j'ai eu pour compagnon de voyage un architecte 
de Berlin du nom d'Aliu, qui ne faisait que 
d'arriver d'Europe aux frais du gouvernement 
chinois, afin d'étudier la langue à Tien-tsin et de 
- devenir ensuite employé douanier. Cet archi- 
tecte aussi préfère à la chance lointaine d'avoir 
un jour la gloire de bâtir des palais dans la capi- 
tale prussienne, une étude qui assure une bonne 
position même à l'homme incapable, et qui 
ouvre une carrière brillante à l'homme capable. 



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LA CHINE 9 

Mais je m'éloigne trop de mon sujet, la Grande 
Muraille; toutefois, avant d'y "arriver, je dois dire 
encore quelque chose de mon voyage. Le 27 avril, 
nous arrivâmes dans l'embouchure du fleuve 
Peihô^ aux forts de Takou, dont celui du Nord 
contient une garnison française, et celui du Sud 
une garnison anglaise; en vertu des traités 
de 1860, cette occupation doit continuer aussi 
longtemps que l'indemnité ne sera pas entière- 
ment acquittée. 

A côté du fort du Sud, commence le village 
de Takou, qui a une lieue de long, et contient 
de 40 à 60,000 âmes. 

Nous montâmes le beau fleuve Peiho, dont les 
bords sont couverts de champs de riz parsemés 
d'arbres fruitiers; les abricotiers et les pêchers 
étaient en fleurs, les autres arbres encore sans 
feuilles. Tous les champs en Chine sont labourés 
et travaillés à la main, et partout on voit des 
hommes attelés aux charrues et aux herses, au 
lieu de chevaux ou de bœufs ; ainsi on ne voit 
que des horticulteurs ici, mais l'horticulture est 
d'une nécessité absolue, parce qu'autrement ce 



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40 LA CHINE 

terre ne pourrait pas nourrir sa nombreuse po- 
pulation, laquelle dépasse 400 millions et excède 
ainsi de plus de 140 millions celle de l'Europe 
entière. A des distances de 30 à 40 mètres, on a 
creusé aux bords de la rivière de larges puits, à 
côté desquels sont assises deux femmes tenant 
à la main une corde aved un panier imperméa- 
ble qu'elles remplissent sans cesse en versant 
Teau dans un petit canal qui la conduit sur les 
champs et les arrose; Teau est si haute dans les 
puits et les femmes travaillent avec une telle 
agilité qu'elles peuvent rempUi* et verser dix 
paniers par minute. 

A moitié chemin entre Takou et Tien-tsin, 
nous passâmes le grand village Tien-tsi-kou qui 
n'a pas moins de 100,000 habitants. Enfin 
à sept heures du soir, nous arrivâmes à Tien-tsin 
situé sur le Peiho et sur le Grand Canal, qui 
a 1372 kilomètres de long. 

Tien-tsin a plus de 400,000 habitants, dont la 
plupart habitent les faubourgs. De toutes les 
villes sales que j'ai vues de ma vie, et j'en ai vu 
beaucoup en différentes paities du globe, mais 



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LA CHINE 11 

surtout en Chine, Tien-tsin est certainement la 
plus immonde et la plus repoussante ; tous les 
sens du passant y sont continuellement offensés. 
Le surlendemain de mon arrivée à Tien-tsin, 
le 29 avril, je partis pour Peking avec deux 
charrettes à deux mulets ; dans l'une était mon 
domestique Atshon avec mes bagages, et j'occu- 
pais l'autre. La charrette, la seule et unique voi- 
ture dans toute la Chine et le seul véhicule que 
l'état des rues dans les villes et la condition des 
grands chemins permette, est toujours à deux 
roues et couverte d'une étoffe de coton bleue en 
forme de voûte. Elle n'est ni assez longue pour 
s'y coucher, ni assez haute pour s*y asseoir à la 
façon européenne et elle n'est naturellement pas 
suspendue; elle inflige une affreuse torture à 
tout européen, et si les Chinois n'y souffrent 
pas, je ne saurais l'attribuer qu'à un défaut ou à 
une qualité dans leur système nerveux. Je ne 
trouvai pas d'autre moyen que de m'asseoir à 
califourchon sur le timon, parce que dans cette 
position j'avais moins à souffrir des formidables 
secousses* 



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12 LA CUIN£ 

Je n'eus pas à me plaindre en route de man- 
quer de nourriture, parce que je trouvai du riz 
et parfois même des œufs ou du mouton. 

Brisé par la fatigue, je parvins le 30 avril à six 
heures du soir à Peking, dont je ne vis rien avant 
d'arriver devant la muraille. Celle-ci est impo- 
sante, grandiose, colossale ; elle a 52 kilomètres 
de circonférence, et selon les localités de 16 à 23 
mètres de haut, 20 mètres de large à la base et 
46 mètres en haut, de sorte que huit voitures 
européennes pourraient y passer de front ; de 
100 mètres en 100 mètres il ;^ a des bastions de 
20 mètres carrés. On compte neuf grands portails 
à quatre çtages de 67 mètres carrés et de 67 mè- 
tres de haut; chacun de ces portails est protégé 
par un autre de mêmes dimensions. 

Peking est divisé en trois villes, savoir : la 
viUe Impériale, la ville Tartare et la ville Ciii- 
noise, et ces villes sont séparées les imes des 
autres par de hautes miu'ailles munies d'im- 
menses tours et de portails; le tout est environné 
de la grande muraille d'enceinte de 52 kilomè- 
tres de long, dont j'ai parlé plus haut. 



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LA CHINE * 13 

En arrivant à Tune des neuf grandes portes de 
Peking et en voyant la muraille colossale qui 
s'étend des deux côtés à perte de vue, je me sen- 
tis pénétré d'un peu de cette admiration avec 
laquelle Marco Polo, à son retour à Venise en 
1291^ parlait de la magnificence de Kambalic ou 
de la cité du grand Khan. 

Je croyais trouver de bien plus grandes mer- 
veilles dans rintérieur de la ville, mais je m'étais 
affreusement trompé. Comme il n'y a pas d'hô- 
tels à Peking, excepté les auberges de voituriers, 
qui sont d'une saleté repoussante, je m'arrêtai à 
un temple de Budha, dont les bons prêtres, — 
dans l'excès de leur hospitalité,— m'accordèrent 
une chambre moyennant six francs par jour ; ils 
en demandèrent d'abord douze, et ce ne fut 
qu'après avoir beaucoup marchandé que je l'ob- 
tins enfin pour la moitié. Ma chambre avait 4 
mètres carrés, la moitié était occupée par le Ut 
consistant en une vaste couchette en pierres, et 
j'avais le privilège de me choisir sur les dalles la 
place la plus molle pour y étendre mon corps fa- 
tigué. Le reste du sol de la chambre n'était pas 



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iA LA GHIHB 

pavé ; on l'avait arrosé pour abattre la poussière ; 
mais par un excès de zèle on avait été trop pro« 
digue d'eau et on avait produit ainsi une affreuse 
boue fétide. Une table et un tabouret formaient 
tout l'ameublement, mais les murs^ de couleur 
douteuse, étaient revêtus de dix tableaux de deux 
mètres et demi de long et de 64 centimètres de 
large^ qui contenaient des extraits du saint livre 
de Confucius en beaux caractères cbinois. Il y 
avait enfin à la chambre neuf fenêtres couvertes 
de fin papier blanc au lieu de vitres, dont l'em- 
ploi est inconnu aux habitants de l'Empire Céleste, 
n était huit heures du soir quand je ftis bien 
installé dans mon nouveau logement ; j'avais une 
faim de loup et je demandai à manger; mais il 
n'y avait rien à obtenir chez les bons prêtres et 
Atshon, mon domestique, m'assurait qu'à cette 
heure tout Peking dormait. Ainsi je dus me 
coucher sans diner ni souper, mais j'étais à tel 
point harassé de fatigue que je dormis sur la 
pierre dure sans me réveiller jusqu'à cinq heures 
du matin, heure à laquelle Atshon, — une 
théière, une coupe à thé, et une autre coupe avec 



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LA CHINE 15 

du riz, à la main, — vint me réveiller. Il s'était 
levé à quatre heures et avait réussi à acheter du 
thé et du riz et à préparer mon déjeuner. C'é- 
tait de mauvais thé vert dont ne voudrait pas le 
dernier de nos ouvriers en Europe; en outre il 
fallut le boire sans lait ni sucre, parce que les 
Chinois, ne faisant jamais usage de ces articles 
de luxe du goût européen, Ton est dans l'impos- 
sibilité de s'en procurer. Le riz était jaune, mau- 
vais et sans sel, parce que Atshon n'en avait pas 
acheté, croyant en trouver chez les bons prêtres ; 
mais ceux-ci prétendaient ne pas en avoir. En- 
voyer chercher du sel aurait occasionné un nou- 
veau délai d'un quart d'heure et ma faim ne me 
permettait point de m'y soumettre; je me mis 
donc courageusement à déjeuner. Atshon m'a- 
vait bien apporté les deux baguettes dont se ser- 
vent les Chinois au lieu de couteaux et de four- 
chettes, mais ne sachant pas manœuvrer ces 
baguettes, je me mis à manger avec mes doigts 
à l'instar des Arabes. Bien que je n'aie jamais eu 
un aussi misérable déjeûner, mon appétit me le 
fit paraître des plus^ délicats. 



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16 LA CHINE 

Après le repas j'envoyai Atshon chercher deux 
chevaux de selle et à six heures uous nous mimes 
en route pour voir la ville. 

Tandis que dans la magnifique ville de Canton 
la plus grande rue n'a pas plus de deux mètres 
de large, la rue la plus étroite de Peking n'a pas 
moins de six mètres, la plupart ont environ vingt 
mètres ; il y en a beaucoup qui en ont trente et 
quelques-unes jusqu^à cinquante et soixante. 
Toutes les maisons sont à un étage et consistent 
en briques séchées par la fumée, ce qui leur donne 
une couleur bleuâtre. Toutes les fenêtres des 
maisons particulières donnent sur la cour et 
seules les boutiques ont des fenêtres sur la rue. 
Les façades de celles-ci consistent en bois ciselé 
avec art, représentant toute espèce de monstres 
et surtout des dragons, souvent aussi des scènes 
mythologiques ; ces façades sont généralement 
peintes en rouge avec des dorures et on en voit 
souvent qui sont entièrement dorées. Les en- 
seignes des boutiques ont de deux à trois mètres 
et demi de long et de cinquante à soixante-sept 
centimètres de large ; elles sont suspendues des 



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LA CHINE 17 

deux cotés des portes perpendiculairement et 
forment un angle de 90 degrés avec les murs de 
la maison afin qu'on puisse les voir de loin. Il - 
n'y a presque pas de rue où il n'y ait, plus ou 
moins^ de maisons en partie ou entièrement en 
ruines. Comme toutes les balayures et les im- 
mondices sont jetées dans les rues, celles-ci for- 
ment partout des monticules et des vallées; de 
distance en distance il y a des trous profonds, de 
sorte qu'on n'y saurait circuler à cheval sans 
grande précaution. Partout on est assailli par 
une affreuse poussière qui obscurcit le soleil et 
rend la respiration difficile ; partout on est pour- 
suivi par une foule de mendiants entièrement 
nus ou ceints de quelques misérables baillons ; 
presque tous sont lépreux ou couverts d'autres 
plaies non moins repoussantes; ils demandent à 
hauts cris l'aumône en élevant leurs mains dé- 
charnées au ciel, en s'agenouillant ou en se 
prosternant sans cesse, et, ce qui me déchire le 
plus le cœur, c'est que je me trouve dans l'im- 
possibilité de soulager leurs maux, parce que la 
seule et unique monnaie du pays, c'est une com- 



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18 LA CHINE 

position d'un tiers de zinc et de deux tiers de 
plomb ; ces pièces, appelées en chinois « kasb, • 
ont la grandeur et excèdent le poids d'un sou; 
elles sont percées, au milieu, d'un trou carré par 
lequel on les enfile sur des ficelles de bambou en 
formant ainsi des rouleaux de 250 pièces. Mille 
de ces pièces de monnaie équivalent à une piastre 
mexicaine ou à six francs, et ainsi on en rece- 
vrait plus de huit pour un sou. Vu le grand 
poids de ces « kash » et leur extrême saleté, on 
ne peut les emporter avec soi que^ lorsqu'on est 
en cbarette.Tous les gros paiements se font dans 
les ports en piastres mexicaines ; mais dans l'in- 
térieur du pays cette monnaie n'a pas cours et 
tous les payements trop considérables pour être 
faits en « kash » s'effectuent en lingots ou bien 
en morceaux irréguliers d'argent que l'on pèse. 
Partout on voit des chiffonniers presque nus, 
qui, — un panier sur l'épaule et un petit râteau 
à la main, — remuent les balayures et les cen- 
dres et y ramassent les moindres morceaux de 
papier et les plus petits morceaux de charbon ; 
partout (les masses de chiens affamés qu'on voit 



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LA CHINE 19 

avec horreur dévorer leur propre fumier et celui 
du cheval lorsque les ramasseurs de ce produit 
leur en laissent le temps ; partout dans les rues 
des quantités de ces misérables charrettes cou- 
vertes, à deux roues, véritables chars de bour- 
reau, que j'ai déjà décrites et qui tiennent heu 
ici à la fois de cabriolets, de calèches et de cha- 
riots; partout on voit ces longues et ingénieuses 
brouettes chinoises, ayant la roue justement au 
milieu (au lieu de Tavoir vers l'extrémité comme 
en Europe), de sorte qu'un homme y transporte 
facilement six paniers remplis d'eau. 

On tresse en Chine des paniers imperméables et 
on les préfère aux seaux à cause de leur légèreté 
et de leur bon marché. Partout on entend l'a- 
boiement Ses chiens, les braiements des ânes et 
la voix rauque et plaintive des chameaux mon- 
gols à la longue laine, dont on voit des files de 
soixante à soixante-dix parcourir les rues au pas 
lent et mesuré, attachés les uns aux autres par 
des cordes de bambou passées à travers les na- 
rines. 

Partout on voit des criminels portant autour 



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30 Là chine 

du cou, et en position horizontale, une planche 
de j m. 33 c. carrés, de sorte qu'ils sont dans 
l'impossibilité de porter la main à la bouche, et 
qu'ils sont forcés d'implorer les passants, non- 
seulement pour qu'ils leur donnent à manger, 
mais encore pour qu'ils leur mettent la nourri- 
ture dans la bouche; sur des écriteaux fixés à la 
planche sont indiqués leur crime et la durée de 
leur punition. Outre ces condamnés, dits à la 
planche, on en voit d'autres auxquels un mor- 
ceau de fer, du poids d'environ 20 livres, est fixé 
au bras et à la jambe de telle sorte qu'ils ne 
peuvent pas marcher sans tenir le poids soulevé 
au-dessus de leur tête; ils portent sur le dos un 
écriteau indiquant leur méfait et la durée de leur 
torturcCes deux espèces de condamnés peuvent 
se promener dans la ville aussi librement que le 
leur permettent leurs instruments de supplice ; 
mais, sous peine de mort, il leur est défendu 
d'en sortir, ne fût-ce que pour une minute. 

Je vis la place d'exécution au milieu d'une 
grande rue dans la cité chinoise ; plusieurs têtes 
d'hommes récemment coupées, et d'autres dont 



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LA CHINE 21 

la coupure paraissait remonter à plusieurs mois, 
y étaient exposées dans de grandes cages d'oi- 
seau en fer, et un écriteau, fixé au-dessus de 
chaque cage, faisait connaître la nature du crime 
qui avait mérité la peine capitale. Je passai au- 
près d'une troupe de soldats que je ne reconnus 
comme tels que grâce à leurs armes, car ils por- 
tent, comme tous les Chinois, les cheveux tressés * 
en longue queue jusqu'à la cheville, et leurs vê- 
tements sont ceux des simples ouvriers; mais, à 
côté d'eux, marchait un homme le sabre nu à la 
main ; deux carreaux blancs avec des caractères 
chinois sur la poitrine et le dos, ainsi que le bou- 
ton qu'il portait sur son chapeau rond, indi- 
quaient qu'il commandait la troupe et qu'il était 
mandarin. 

Je rencontrai ensuite la pompe funèbre d'un 
homme qui, évidemment, était distingué par le 
nombre de ses piastres et non par son rang; cent- 
vingt ouvriers (appelés en chinois « koolis ») 
marchaient deux à deux, tenant à la main de 
longues perches rouges, au bout desquelles on- 
doyaient de grandes bannières blanches et azu- 



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22 LA CHINE 

rées avec des broderies représentant des épisodes 
de la mythologie de Budha; ils étaient suivis par 
doiize musiciens avec des tambours et des gongs 
(instruments ronds de cuivre, en forme d'assiettes, 
d'un mètre de diamètre). Ces artistes faisaient 
une musique funèbre, aflfreuse à l'oreille; après 
eux venaient deux ouvriers portant le fauteuil et 
les habits du défunt, et ces objets semblaient in- 
diquer qu'il avait été simple boutiquier; ensuite 
venaient soixante-douze koolis, marchant égale- 
ment deux à deux et portant de longues perches 
à ornements dorés ; la procession était terminée 
par un monstrueux brancard funèbre , peint en 
rouge^ et qui n'avait pas moins de huit mètres de 
long sur quatre. Il était porté par quarante ou- 
vriers ; au milieu du brancard se trouvait l'im- 
mense cercueil, qui ne devait pas avoir moins de 
quatre mètres de long, mais dont je ne pouvais 
pas distinguer la couleur, parce qu'il était recou- 
vert d'une couverture de soie rouge; au-dessus 
du brancard se trouvait suspendue une énorme 
couverture de soie azur avec de magnifiques bro- 
deries en or représentant des dragons. Sur la 



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LÀ CHINB 23 

couverture de sole rouge on voyait une masse de 
papier doré et argenté en forme de petits paquets. 
De ce même papier on met toujours dans les cer- 
cueils, et Ton en entoure aussi les moribonds; 
on le fait pour tromper le diable qui, pense-t-on, 
ébloui par l'éclat de l'or et de l'argent, et croyant 
que ces paquets sont des morceaux de ces mé- 
taux, s'y attache et laisse ainsi à l'âme, qu'il al- 
lait prendre, tout le temps de parvenir au para- 
dis. La consommation de ce papier est très- 
grande en Chine, et sa fabrication et son débit 
occupent des centaines de milliers de mains. 

Bientôt après passa à côté de moi une proces- 
sion de mariage; on portait la fiancée en chaise 
au domicile de son futur mari ; ce n'est qu'à pa- 
reille occasion que la loi permet à un simple 
mortel, à Peking, d'être porté en palanquin. Ce- 
lui-ci était drapé d'une grande couverture de 
soie, couleur de rose, avec maintes broderies en 
or, de sorte qu'on ne voyait point la locataire ; 
mais l'air coquet de la chaise et de la tenture, le 
luxe des broderies et les belles petites images de 
déesses, en cadres dorés, qui étaient attachées 



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24 LA CHINE 

aux quatre coins de la chaise, — tout eçfin in- 
diquait qu'elle devait être d'une grande beauté, 
c'est-à-dire que son pied devait être des plus mi- 
gnons. En efifet, la petitesse du pied seule consti- 
tue la beauté de la femme en Chine, et on trouve 
une jeune fille marquée de la petite vérole, éden- 
tée et à la tête chauve, mais avec un pied de trois 
pouces et demi de long, cent fois plus belle que 
celle qui a un pied de quatre pouces et demi, 
fût-elle, au reste, d'une éclatante beauté se- 
lon les idées européennes. Le petit pied est en 
Chine le fondement des douces espérances de la 
jeime fille , l'orgueil de la femme mariée et sa 
consolation dans la misère. 

Voici comment les femmes chinoises arrivent 
à se former ce petit pied qui a tant étonné les 
voyageurs, et pourtant aucun des auteurs qui 
ont écrit sur la Chine, ne semble l'avoir vu nu^ 
puisque tous en font une description inexacte en 
prétendant que l'on comprime tous les cinq 
doigts contre la plante du pied, et que, par suite, 
tous les doigts croissent ensemble avec la chair 
et forment avec le pied un moignon difforme. 



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LA CHINE 25 

J'ai réussi à vaincre les obstacles que suscitent 
les mœurs du pays , et j*ai pu voir à plusieurs 
reprises des pieds de Chinoises : aussitôt que les 
enfants du sexe féminin atteignent l'âge d'un an,' 
on leur recourbe les trois doigts du pied à partir 
du petit doigt inclusivement, et on les attache à 
l'aide de bandages fortement serrés contré la 
plante du pied. Cette pression énergique et con- 
tinue met en sailhe l'os du coude-pied et lui 
donne une cambrure en faisant ainsi ressortir 
considérablement le talon, de sorte que la femme 
marche en s' appuyant sur les deux doigts restés 
libres et sur le talon anormal. Toutefois, il faut 
remarquer que les trois doigts attachés, quoique 
restant toujours courbés et comprimés contre le 
pied, ne croissent jamais ensemble et n'adhèrent 
pas à la plante du pied. Par suite de cette forte 
compression continuelle, la jambe pousse en 
grosseur au-dessus dé la cheville , et les aines 
gonflent démesurément. Le Chinois juge du dé- 
veloppement de ces dernières par les dimensions 
du pied. Il est curieux d'observer que l'opération 
que nous venons de décrire ne se pratique que 



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26 LÀ CHINB 

panni les Chinoises et non parmi les femmes 
mongoles qui habitent la Chine. 

Quelque négligée que soit la toilette de la 
femme^ son pied — unique objet de sa coquet- 
terie^ — est toujours chaussé avec des prétentions 
au luxe ; elle l'enveloppe ordinairement dans des 
fichus de soie aux couleurs vives et le chausse 
ensuite de petits souliers de soie rouge ou noire^ 
mais avec des semelles de cuir de quatre pouces 
d'épaisseur et peinte^ en blanc. 

Parmi les nombreuses mendiantes dont les 
rues du Peking fourmillent, et dont la plupart 
ne sont vêtues que de quelques haillons^ je n'en 
ai jamais vu une seule qui ne fût convenable- 
ment chaussée. Il va sans dire que, ainsi muti- 
lées et chaussées, les femmes vacillent en mar- 
chant comme des oies. 

Les Chinois ont un penchant inné pour le jeu, 
et non-seulement il y a dans chaque rue des 
malsons de jeu où le paisible boutiquier, qui 
toujours a vaqué à ses petites affaires et a 
tourné une monnaie de kash deux fois dans la 
main avant de la dépenser, perd le soir des mïU 



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LA CHINE 27 

liers de piastres avec un imperturbable sang- 
froid, mais on voit aussi une multitude de petites 
banques de jeu de différentes espèces en plein 
air^ et une foule d'hommes autour de chacune 
d'eUes. 

Un nombre immense de cuisiniers ambulants 
parcourent les rues ayant sur l'épaule, d'un côté 
une cuisine portative, de l'autre un panier avec 
des gâteaux de riz chauds, cuits à l'huile ; comme 
étrange epitôme d'un établissement culinaire, ils 
tiennent toujours à la main un cylindre de bam- 
bou contenant un certain nombre de baguettes, 
dont chacune porte quelques caractères chinois. 
Par le bruit qu'ils font en secouant cette espèce 
de carquois ils attirent l'attention des passants; 
les atnateurs de gâteaux risquent un enjeu de 
quelques pièces de « kash » , retirent une ba- 
guette du cylindre et, selon les hiéroglyphes 
qui s'y trouvent, ils gagnent un repas de deux 
ou trois gâteaux, ou perdent leur enjeu. La ma- 
nie du jeu est telle que le pauvre ouvrier est 
toujours prêt à risquer de payer le double ou le 
quadruple du prix de sa nourriture pour avoir 



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28 LA CHINE 

la faible chance de Tobtenir presque gratis. Mais 
le jeu ne se borne pas en Chine aux intérêts 
mondains, on l'emploie aussi pour se rendre les 
divinités propices et connaître leurs volontés; 
ainsi je vois partout dans les temples des hommes 
et des femmes qui en se prosternant devant les 
idoles prient à haute voix; puis ils prennent à 
la main des morceaux de bois difformes d'envi- 
ron neuf pouces de long et de quatre pouces de 
large, et les jettent quatre fois par terre en re- 
gardant chaque fois la position dans laquelle ils 
sont tombés, puis ils s'approchent des prêtres 
qui sont dans un coin du temple, derrière une 
table sur laquelle se trouvent plusieurs cyhndres 
de bambou avec des baguettes aux hiéroglyphes 
chinois ; les dévots donnent quelques a kash a 
aux prêtres qui secouent les cylindres avec les 
symboles mystiques et les leur présentent; on 
en retire trois en regardant avec une vive anxiété 
les caractères qui y sont indiqués et qui sont 
considérés comme la sentence des divinités dont 
on implore la faveur. 
Je visitai l'Observatoire, qui est remarquable 



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LA CHINE 29 

par le grand nombre de ses instruments astro- 
nomiques en bronze ; il y a entre autres un globe 
céleste de 2 mètres 66 centimètres d'épaisseur. 
Cet observatoire est hors de service ; il fut fondé 
vers Tan 1620 de notre ère par le savant mission- 
naire allemand Johann-Adam Schall, natif de 
Cologne, lequel composa ici le fameux calendrier 
chinois pour 420 ans, qui a déjà servi au peuple 
céleste pendant 219 ans et qui luiservira encore 
pendant 201 ans. Toutes les éclipses solaires et 
lunaires jusqu'à l'an 2066 y sont indiquées avec 
la plus grande exactitude, cequi est d'autant 
plus étonnant que le grand astronome travaillait 
sans l'aide du télescope qui est d'invention pos- 
térieure. 

Je me rendis de là au cimetière catholique qui 
est à une distance de 16 kilomètres de l!Obser- 
vatoire, pour y chercher le sépulcre de cet homme 
illustre. Je le trouvai sans peine, parce qu'il est 
cinq fois plus grand que tout autre tombeau du 
cimetière. Les Chinois témoignent leur admira- 
tion pour la mémoire des grands hommes non- 
seulement par la grandeur des monuments fu- 

3. 



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30 LA CHINE 

nèhres qu'ils leur érigent, mais aussi par la dis- 
tance plus ou moins grande qu'ils mettent entre 
le tombeau et la pierre sépulcrale qui porte l'épi- 
taphe, et comme la dernière demeure de l'illus- 
tre Schall est éloignée de plus de 10 mètres du mo- 
nument qui y appartient, tandis que cette distance 
n'excède 2 mètres pour aucun autre tombeau, 
on peut juger de la vénération que les vastes 
mérites du grand savant allemand inspiraient au 
peuple cbinois. 

L'épitapbe qui est à la fois en chinois et en 
latin, donne à la postérité, avec mille éloges, la 
biographie et le récit des grandes œuvres d'utilité 
publique dont l'illustre missionnaire et astro- 
nome a doté sa patrie adoptive; on y voit qu'il 
est né à Cologne en 1591 et décédé à Peking en 
1666, 

Je parcourus ensuite de nouveau la cité impé- 
riale et la ville tartare pour me rendre au théâtre 
dans la ville chinoise. Chemin faisant je passai 
près de la résidence impériale, qui n'a pas moins 
de 12 kilomètres de circonférence et qui est envi- 
ronnée d'une muraille de 8 aiètres de haut, Per-^ 



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LA CHINE 31 

sonne ne peut y entrer excepté les dignitaires de 
premier rang attachés à la maison de l'etnpereur. 
Il conviendrait mieux ' d'appeler cet enclos la 
prison du souverain que de le nommer sa rési- 
dence, puisque les habitudes et les mœurs du 
pays ne lui permettent pas d'en jamais sortir. 
C'est dans cet enclos et au milieu des mollesses 
du harem et des adulations des mandarins que 
l'empereur de la Chine doit acquérir assez d'ex- 
périence et de science pour gouverner une popu- 
lation une fois et demie plus considérable que 
celle de toute l'Europe I Vraiment je crois que 
c'eût été un grand bienfait pour Thumanitë et 
im grand pas vers la civilisation en Chine, si les 
Français et les Anglais qui détruisirent en 1860 
les palais de Yuen-ming-yuen eussent alors dé- 
truit de même la vaste prison impériale de Pe- 
king; mais la Providence divine semble vouloir 
accomplir bientôt ce que les alliés ont négligé de 
faire en 4860, car la muraille qui ne semble pas 
avoir été réparée depuis des siècles, parait vou- 
loir tomber en ruines d'un moment à l'autre. 
Je montai sur u\^Q tour voisine pour regarde i^ 



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32 LÀ CHINE 

dans l'intérieur de l'enclos ; je vis le grand palais 
impérial, qui n'est qu'à un étage, et' plusieurs 
palais moins grands ainsi que des temples, puis 
de vastes jardins ornés de magnifiques pavillons; 
mais tout y parait au plus haut degré négligé et 
en décadence; une folle végétation d'arbres et 
d'herbes s'est établie parmi les tuiles bleues et 
vertes des palais, des temples et des pavillons, et 
il n'y a pas un seul pont en marbre dans les 
jardins qui ne soit plus ou moins détruit. 

Je visitai ensuite les temples de la Lumière, de 
Confucius, et celui de Lama contenant une idole 
de 24 mètres de haut, et plusieurs autres. L'ar- 
chitecture de tous ces temples ferait honneur aux 
plus célèbres architectes de l'Europe, mais tout 
y est désordre, décadence et souillure. Les vête- 
ments des idoles et les magnifiques broderies 
dont les murs sont revêtus tombent en lambeaux, 
les châssis des fenêtres sont en partie brisés, et 
les papiers qui tenaient lieu de vitres sont par- 
tout déchirés; les briques des murs et les tuiles 
des toits disloquées par la végétation qui s'y éta- 
blit, ne sont pas remplacées. 



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LA CHINE 33 

En effet, U est bien triste et bien pénible de 
voir que la présente race, dégénérée et avilie, 
laisse tomber en ruines ces monuments gran- 
dioses dont la construction a coûté des milliards, 
et pourtant deux ouvriers attachés constamment 
à chaque temple auraient suffi pour les tenir en 
ordre et pour les conserver à une postérité loin- 
taine. Je crois que pour démontrer Tétat d'imbé- 
cillité et de démoralisation des monarques chi- 
nois et de leurs peuples, on n'a besoin d'aucune 
autre preuve que cette incurie profonde laissant 
tomber en ruines les sanctuaires de leurs dieux, 
ces vastes monuments de leurs glorieux ancêtres. 

Je parvins enfin à la ville chinoise où m'appe- 
lait le théâtre ; il y en avait trois dans la même 
rue ; deux étaient combles ; je trouvai place dans 
la galerie du troisième. Deux dragons aux gueu- 
les béantes étaient peints sur la grande porte 
d'entrée. La salle de spectacle est d'une construc- 
tion bien différente de celle des théâtres en Eu- 
rope. Au fond de la salle, est la scène sur une 
plate-forme de huit mètres carrés, sans rideau 
ni décoration. Les bancs des spectateurs, au lieu 



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84 LA GHIVE 

d'être placés parallèlement avec la scène, se 
trouvent rangés en sens inverse, et entre tous 
les deux bancs est une table de la même lon- 
gueur que les bancs et de soixante centimètres de 
large. A une hauteur de trois mètres au-dessus 
du plancher on voit, des deux côtés de la salle, 
des galeries où les bancs et les tables sont rangés 
en sens opposé de ceux du parterre. Tous les 
bancs étaient occupés par des spectateurs qui pa- 
raissaient être en même temps de bons consom- 
mateurs, car toutes les tables étaient couvertes de 
coupes en forme de trompettes contenant de l'eau- 
de-vie, de théières, de pain, de confitures de dif- 
férentes espèces, de grains de melons, de grappes 
de raisin, de légumes, de riz, de pommes, de 
poires, de pipes, de tabac et de grands rouleaux 
de cette misérable monnaie de plomb et de zinc 
qu'on ne peut mettre en poche, je le répète, à 
cause de son poids et de sa saleté. Je ne vis per- 
sonne oisif, car les uns mangeaient, les autres 
buvaient ou fumaient. Il n'y avait que des 
hommes, parce qu'on trouve indécent, en Chine, 
qu'une femme honnête aille au spectacle. 



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lA CHINE 35 

La plate-forme, qui seii; de scène, est ornée de 
quatre colonnes de bois couvertes d'hiéroglyphes 
dorés. 

Les comédiens étant fort méprisés dans TEm- 
pire-Céleste, l'usage défend au beau sexe de se 
vouer à la profession théâtrale; aussi tous les 
rôles de femmes étaient-ils remplis par des hom- 
mes travestis qui, grâce à leur apparence effémi- 
née, à leur abondante chevelure et à leur voix 
douce, savaient parfaitement imiter les femmes. 
Les costumes des hommes, ainsi que ceux des 
femmes, sont en soie rouge, jaune, bleue, verte 
ou blanche, couverte de magnifiques broderies 
de soie ou d'or ; la coiffure de toutes les femmes 
resplendit, surmontée de couronnes contenant 
une masse de morceaux de verre qui, vus de 
loin, paraissaient être de véritables diamants. 

On promène sans cesse sur la scène des ban- 
nières de soie de toutes les couleurs et richement 
brodées. 

Pendant le premier quart' d'heure, on repré- 
senta une scène tragique de l'âge héroïque éciite 
en vers ; la déclamation de l'acteur me parut ne 



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36 LA CHINE 

rien laisser à désirer. Vint ensuite une scène dra- 
matique avec chant et musique ; l'orchestre, dont 
les instruments consistaient en tamhours très- 
plats, en gongs et en une bizarre espèce de vio- 
lons , faisait un véritable charivari de chats ; 
les chants aussi ne paraissaient que des cris de 
nature à écorcher des oreilles européennes. Mais 
le public en semblait enchanté, et tous les spec- 
tateurs ne cessaient de témoigner leur grande 
satisfaction par leuis cris d'admiration qu'ils ac- 
compagnaient du bruit sonore produit par leurs 
estomacs surchargés de nourriture ; on ne con- 
naît pas, en Chine, l'applaudissement avec les 
mains. 

A la scène dramatique, qui ne dura que vingt 
minutes, succéda une pièce burlesque, qui fut si 
admirablement jouée, que, même sans connaître 
la langue, on pouvait comprendre l'action jusqu'à 
la fin. 

On recommença ensuite à représenter une autre 
scène tragique. Il n'y a pas d'entr'acte aux théâ- 
tres chinois, et une pièce suit l'autre sans la 
moindre interruption. L'entrée coûte une demi- 



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l'A CHINE n> 

piastre, et on a la nourriture, la boisson et le 
tabac gratis. 

Mais il s'était fait sept heures du soir, et je 
n'avais rien pris depuis cinq heures du matin- 
ma rage de voir Péking l'avait jusqu'alors eml 
porté sur mon appétit; enfin à présent l'estomac 
réclamait ses droits. Je sortis donc avec Atshon 
et nous fûmes assez heureux pour trouver dans 
la même rue un restaurant, lequel, à part la sa- 
leté innée aux Chinois, était assez convenable. Je 
demandai un bon dîner, et l'hôte vint me ques- 
tionner pour savoir s'il devait mettre deux nids 
d'hirondelles dans la soupe, en ajoutant que cela 
entraînerait un supplément de dépense de deux 
piastres (environ 12 francs). J'y consentis avec 
plaisir, car je n'avais jamais mangé de nids d'oi- 
seaux, quoique j'en eusse vu des masses dans 
l'île de Java. 

La soupe occupe dans la gastronomie chinoise 
la place du dessert en Europe. On me servit d'a- 
bord, comme entrée, une sorte de légumes salés 
et fumés, de la salade, des concombres et une 
espèce de pâte de fèves assaisonnée d'huile et de 

4 



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38 LA CHINE 

petit lait ; au lieu de couteau, de fourchette et de 
cuillère, on m'apporta deux baguettes. Mais en 
vain je m'efforçai de manœuvrer ces instruments, 
je ne réussis pas à me mettre un seul morceau 
dans la bouche, et, au risque d'exciter les rires 
de la multitude de convives qui mangeaient au- 
tour de moi, je me mis à retrousser les manches 
de ma redingote pour manger à l'arabe, quand 
mon hôte, voyant ma position désespérée, m'ap- 
porta un cure-dent; je m'en saisis; la faim accé- 
léra l'action de ta main, et je réussis à manger 
presque aussi vite qu'avec une fourchette. 

On me servit ensuite, dans deux coupes, de la 
volaille et du poisson, — tous deux découpés en 
petits morceaux et assaisonnés d'une grasse et 
abondante sauce; on ne me donna pas d'assiette, 
parce qu'il n'y en a pas en Chine. Je demandai 
du vin ; on me répondit qu'il n'y en'avait pas en 
Chine, et on m'apporta, dans une coupe d'étain 
en forme de trompette, une eau-de-vie très-forte 
appelée maigualou (esprit-de-rose) . Comme der- 
nier mets fut servie la soupe, dans laquelle na- 
geaient les deux nids d'oiseaux coupés en longues 



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LÀ CHINE 39 

bandes. Faute d'assiette et de cuillère, je suivis 
alors la manière chinoise en mettant la soupière 
vaillamment à la bouche et en m'aidant d'une 
baguette pour approcher de ma bouche les mor- 
ceaux de nids d'oiseaux. Je trouvai ces derniers 
sans goût et semblables à une glu de poisson. J'ai 
vu les Chinois, à Batavia, les manger cuits et as- 
saisonnés de sucre, et je les crois plus appétissants 
ainsi accommodés. Tant à l'île de Java qu'en 
Chine, on les mange comme un fortifiant et en 
outre comme un antidote contre les ravages de 
Topium et leurs effets négatifs. 

Mon désir de voir la grande muraille de la 
Chine était aussi vif que mes appréhensions des 
fatigues de la route ; je me décidai donc à en finir 
au plus tôt et à passer encore huit jours à Pé- 
king, à mon retour. J'envoyai Atshon, le soir 
même, louer deux charrettes et un cheval de 
selle pour le voyage à Rou-p.a-kou et retour; et le 
lendemain, 2 mai, à quatre heures du matin, je 
pris congé des bons prêtres et me mis en route 
pour le nord. 

Péking est si grand qu'il me fallut plus d'une 



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40 LA CHINE 

heure pour parvenir jusqu'à la porte. Certaine- 
ment l'enceinte de la ville pourrait contenir une 
population de plus de sept millions d'âmes, mais 
je ne crois pas qu'il y en ait plus d'un million. 
En parcourant les rues de grand matin, je n'étais 
pas molesté par les mendiants et pouvais ainsi 
examiner plus à mon aise les objets qui m'entou- 
raient. Je vie souvent, dans les rues, les restes 
d'anciens pavés de grands blocs de granit blan- 
châtre ; je vis partout les ruines d'anciens cloaques 
en pierre, des corniches mutilées de colonnes, et 
d'autres sculptures abîmées et presque entière- 
ment ensevelies dans la boue des rues; je vis 
bon nombre de magnifiques ponts en granit, 
mais à moitié en ruines, de sorte qu'on ne pou- 
vait pas les passer et qu'on devait faire im dé- 
tour pour les éviter; enfin — débris de pavés, 
ruines de cloaques en granit, corniches de co- 
lonnes, sculptures, ponts — tout me prouvait 
jusqu'à l'évidence que Péking, habité à présent 
par une race dégénérée et avilie, fut peuplée ja- 
dis par une nation grande et ingénieuse, et que 
de magnifiques rues pavées et propres, de grandes 



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LA CHINE 41 

maisons et de splendides palais étaient là où sont 
à présent de misérables maisons malpropres, à 
un étage, et des rues d'une saleté si repoussante 
qu'elles ressemblent plutôt à de vastes cloaques 
qu'aux rues d'une capitale. Si on a le moindre 
doute à cet égard, on n'a qu'à jeter un coup 
d'œil sur les immenses portes et murailles de 
Péking, dont j'ai indiqué les proportions. Est-ce 
que de telles portes et de telles murailles ont pu 
être érigées pour protéger une ville comme celle 
qu'on voit aujourd'hui? Jamais! 

Je continuai mon chemin; Atshon était avec 
mes bagages dans une charrette, et, loin d'ad- 
mirer les murailles de Péking ou la vaste cam- 
pagne, il ne s'occupait d'autre chose que de 
dormir; moi, j'étais à cheval, et l'autre charrette 
suivait pour que je pusse m'y asseoir en cas que 
ma monture me fît défaut, ce qui arriva dès le 
lendemain vers midi ; le cheval, brisé par la fati- 
gue, boitait, et je fus forcé de l'attacher à la voi- 
ture et de me mettre à califourchon sur le timon. 
Le soleil était torride et j'en devais souffrir beau- 
coup, quoique je portasse le grand turban arabe. 

4. 



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42 LÀ CHINE 

Enfin, hier à six heures du soir, nous sommes 
entrés dans la grande ville de Kou-pa-kou, qu'on 
prétend être la plus propre de toute la Chine. 
Elle se trouve justement sur la frontière de la 
Manchourie, dans une vallée entourée de hautes 
montagnes. L'arrivée d'un étranger y est chose 
très-rare et fait événement. Si un orang-outang 
ou un gorille habillé se promenait tout d'un coup 
sur les boulevards de Paris , il ne pourrait pas 
être l'objet d'une curiosité plus grande que celle 
que ma personne excita parmi ces montagnards. 
A peine eus-je passé la porte de la ville, que je 
fus entouré et suivi par une foule immense qui 
m'accompagna à l'auberge et y fit faction dans 
ma chambre; celle-ci ne pouvait les contenir 
tous ; on escalada les fenêtres et on en déchira les 
papiers pour me contempler; personne ne pou- 
vait comprendre pourquoi je n'étais pas vêtu 
d'habits à la chinoise et pourquoi j'avais les che- 
veux courts au lieu de les porter longs et de les 
tresser en queue jusqu'à terre. Cependant on 
m'aurait encore pardonné cette marque de mau- 
ves goût, mais me voir écrire de gauche à droite 



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LA CHINE 43 

des caractères inconnus avec un crayon ou avec 
une plume d'acier (instruments parfaitement in- 
connus en Chine) au lieu d'écrire avec un pinceau 
des hiéroglyphes chinois de haut en bas et de 
droite à gauche, c'était chose tellement inouïe 
qu'on ne put rassasier ses yeux en contemplant 
ce miracle. Cette curiosité m'ennuie beaucoup, 
mais je ne sais comment faire; je culbute et 
chasse cinq ou six individus par la peur que je 
leur inspire en levant mon pistolet non chargé, 
mais je n'ose pas essayer d'en chasser soixante 
ou soixante-dix, parce qu'ils pourraient me faire 
un mauvais parti. Questionné sur le but de mon 
voyage, Atshon leur a malheureusement dit que 
c'était de voir la grande muraille; tout le monde 
s'est mis alors à rire à gorge déployée, parce que 
personne ne pouvait comprendre comment je 
pouvais être assez fou pour faire un voyage long 
et pénible dans le seul but de voir des pierres. 

Je dois observer ici qu'il est contre le carac- 
tère chinois de se soumettre à la moindre fatigue 
qui n'est pas d'un besoin absolu , et quand je 
pris l'autre jour à Canton nue euibarcitioii et 



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AA LA CHINE 

m'en fis suivre pendant que je nageais dans la 
rivière, je fus immédiatement suivi par une 
masse de barques remplies de curieux, qui ne 
pouvaient comprendre comment je pouvais^ sans 
y être forcé, me soumettre à la fatigue de nager 
au lieu de rester tranquillement assis dans l'em- 
barcation. La foule ne m'a quitté hier au soir 
que lorsque je me suis couché et que j'ai éteint 
ma bougie. 

Harassé de fatigue que. j'étais, j'ai très-bien 
dormi sur les dalles de la couchette et je ne me 
suis éveillé qu'à cinq heures et] demie, au bruit 
de l'entrée d'Atshon, qui portait du thé, du riz, 
des œufs durs comme la pierre et du sel. 

Après avoir pris ce déjeuner, je sortis avec mon 
guide pour escalader la muraille ; une foule im- 
mense de curieux aux longues queues me tint 
de nouveau compagnie dès que je mis le pied 
dans la rue et elle me suivit même sur la mu- 
raille jusqu'à la première pente rapide. Là, la 
peur de se fatiguer l'emporta sur la curiosité et 
tout le monde me quitta, excepté Atshon qui 
m'accompagna cavalièrement jusqu'à la première 



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LA CHINE 4o 

place dangereuse, à l'endroit où il vit, des deux 
côtés, des abîmes qui bordaient là muraille; cette 
muraille s'étant écroulée il n'en restait que 34 cen- 
timètres de large, c'est-à-dire im espace si étroit 
qu'on ne pouvait s'y tenir solidement qu'en mar- 
chant à « quatre pattes ; » dans cet endroit le cou- 
rage fit défaut à Atshon et il me quitta. Je conti- 
nuai donc mon chemin tout seul. Je vis qu'à une 
distance d'environ 8 kilomètres la murailletraver- 
sait un très-haut rocher et je voulais l'escalader 
coûte que coûte ; ce n'était cependant pas chose 
facile, parce que le passage semblait m'ètre barré 
par cinq rochers escarpés, sur lesquels la mu- 
raille s'élève sous des angles de 50, 54 et même 
de 60 degrés; il y avait en outre encore un col 
de rocher à traverser sur lequel la muraille s'est 
presqu'entièrement écroulée et qui est bordé de 
gouffres des deux côtés. Mais la surface de la 
muraille, qui consiste partout ailleurs en grandes 
dalles de 60 à 66 centimètres carrés, est en forme 
d'escalier partout où les pentes s'élèvent sous un 
angle de plus de 30 degrés; en outre, chose 
étrange, sur toutes les pentes rapides les para- 



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46 LA CHINE 

pets sont restés, tandis qu'ils ont disparu presque 
partout ailleurs. Tout ce que j'avais donc à faire 
en escaladant les pentes rapides c'était de me 
tenir près des parapets et de ne pas regarder en 
arrière; je traversai les yeux fermés le dange- 
reux col en marchant à t quatre pattes, i 

A force de persévérance j'arrivai enfin sur le 
rocher objet de mon ambition, mais quelle fut 
alors ma terreur en voyant que la muraille tra- 
versait 2 kilomètres plus loin encore un autre 
rocher, lequel était au moins encore de 200 mè- 
tres plus élevé et me barrait la vue de l'ouest 1 11 
fallait y parvenir à tout prix et je me mis coura- 
geusement à l'œuvre. Je montai plusieurs petites 
pentes rapides et vins enfin à la grande pente, 
laquelle ne pouvait avoir moins de 130 mètres 
de haut et s'élevait sous un angle de 60 degrés ; 
les marches d'escalier qui avaient à peine 3 pou- 
ces de large, étaient jonchées de débris, et l'esca- 
lade me fut par conséquent plus difficile que 
toutes les ascensions précédentes ensemble j 
mais enfin je parvins sur la cime et montai sur 
le toit de la tour crénelée. Il était midi, j'avais été 



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LA CHINE 47 

cinq heures et demie en route. Mais le panorama 
qui se déroula alors devant mes yeux me récom- 
pensa largement des fatigues de mon long voyage 
et de celles de l'ascension. 

La grande muraille est construite en briques 
cuites par la fumée et non brûlées; elles sont 
faites de boue mêlée de paille de riz ; elles ont 
67 centimètres de long, 25 de large et une épais- 
seur de 17 centimètres. La muraille est dallée en 
haut de briques de 67 centimètres carrés et 
d'une épaisseur de 17 centimètres. En plusieurs 
endroits où les dalles ont disparu je vois qu'on 
a aussi employé des masses de granit dans Tin- 
térieur. La muraille a, selon les localités, de six 
mètres et demi à neuf mètres et demi de haut, 
sans compter les parapets qui ont deux mètres 
à deux mètres et demi d'élévation : ainsi la hau- 
teur totale en est de huit mètres et demi à douze 
mètres, son épaisseur est de six mètres et demi à 
huit mètres en bas et de quatre mètres trois 
quarts à six mètres et demi en haut. 

A une élévation de un mètre un quart il y a 
dans les parapets de la muraille, à intervalles 



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48 LA CHINE 

égaux de 2 mètres 66 centimètres, des embra- 
sures de 2 mètres de large qui semblent avoir 
servi aux canons, mais l'histoire de la Chine ne 
nous apprend pas que l'invention de la poudre 
y soit antérieure à Tère chrétienne. Dans- l'espace 
d'une embrasure à l'autre il y a toujours deux 
trous de 33 centimètres carrés. A des intervalles 
inégaux qui paraissent ne pas être moindres de 
100 mètres et ne pas excéder 200 mètres, il 
s'élève dans la muraille des forts ou des sortes 
de tours crénelées qui n'en font pas partie, mais 
communiquent avec elle par des portes; ces tours 
ont treize mètres et demi à dix-sept mètres de 
haut et douze mètres de long et de large ; elles 
ont des fondations de blocs de granit de 1 mètre 
50 centimètres de long, de 67 centimètres de 
large et d'une épaisssur de 60 centimètres; elles 
sont toutes à deux étages et voûtées, et on y voit 
partout l'arc qu'on considérait en Europe comme 
d'invention arabe du vu* siècle de notre ère, 
tandis que cette muraille fut construite 220 ans 
avant Jésus-Christ. Mais en écrivant ceci, je me 
rappelle avoir vu l'arc dans les tombeaux de 



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LÀ CHINE 49 

Beni-Hassan dans la Haute-Egypte, dont la cons- 
truction remonte à plus de 2,000 ans ayant notre 
ère; ainsi il se pourrait que les Égyptiens eussent 
connu Tare avant les Chinois. A chaque étage des 
tours il y a douze embrasures de 2 mètres 33 cen- 
timètres de haut et de 1 mètre de large ; on y 
voit les trous dans lesquels les gonds ont tourné 
et c'est un signe évident qu'elles étaient fermées 
par des fenêtres. 

En plongeant la longue vue dans Tespace du 
côté du nord, je vois par-dessus les montagnes 
le haut plateau de la Manchourie. Au-dessous 
de moi, à une profondeur de 900 mètres, je vois 
une longue et étroite vallée; un fleuve qui vient 
du nord la parcourt dans toute sa longueur en 
portant la fertilité aux champs de riz, en décri- 
vant des courbes diverses et en divisant la belle 
•viUe de Rou-pa-kou en deux parties, de telle 
sorte qu'une d'elles est située sur une pénin- 
sule ; elle envoie un bras de ses eaux limpides 
dans une vallée à l'est. A œU armé je vois la foule 
dans les rues et je reconnais Atshon assis sur le 
seuil de ma porte à Tauberge ; je vois les beaux 

5 



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50 LA GHINB 

jardins dont la ville est environnée, tout y est 
couvert de la belle verdure du printemps, excepté 
les arbres fruitiers qui ne commencent pas en- 
core à pousser. Près de la ville un bataillon de 
soldats s'exerce à tirer le canon, et les détona- 
tions me sont répétées trois fois par l'écho des 
montagnes. Rien n'égale la beauté des milliers 
de collines que je vois au-dessous de moi vers le 
sud, et par-dessus lesquelles je peux plonger le 
regard dans la plaine de Péking; rien n'est plus 
sublime que la vue de ces milliers de rochers que 
je vois au delà de la vallée vers l'est, et qui sem- 
blent être bordés par une énorme chaîne de mon- 
tagnes dentelées en forme de scie. 

La grande muraille, en descendant des monta- 
gnes dans la vallée, se divise en trois bras d'égale 
hauteur; celui du milieu traverse la ville, tandis 
que les deux autres forment autour d'elle un 
vaste cercle; toutes les trois murailles se réunis- 
sent de nouveau sur les hauteurs au delà de la 
vaUée en une seule, qui serpentant toujours en 
zigzag et recherchant les crêtes des montagnes 
les plus élevées, aborde enfin la grande chaîne 



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LA CHINE 51 

de rochers en forme de scie; elle escalade leste- 
ment le flanc escarpé de cette chaîne et en par- 
court toutes les pentes jusqu'à ce qu'elle se 
perde avec elle dans les nues. A l'aide de la lon- 
gue vue je peux suivre la muraille à une distance 
de 60 kilomètres sans tenir compte de ses nom- 
breuses courbes, et, bien que grand nombre de 
ses tours crénelées échappent à mes regards, j'en 
compte pourtant plus de deux cent cinquante 
dans la direction de l'est. 

En serpentant toujours en zigzag,* la grande 
muraille parcourt dans la direction de l'ouest 
une chaîne de hauts rochers, mais je ne puis l'y 
suivre qu'à une distance d'environ 28 kilomètres; 
où une énorme montagne m'empêche d'en voir 
la continuation. 

J'ai vu des panoramas magnifiques du hatit 
des volcans dans l'île de Java et de la cime de 
la'Sierra Nevada en Californie, des sommets des 
Himalayas dans les Indes et des hauts pla- 
teaux dans les Cordillères de l'Amérique du 
sud, mais jamais je n'ai rien vu qu'on puisse 
comparer au splendide tableau qui se déroule 



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52 LA CHINE 

ici deyant mes yeux. Stupéfait et ébahi, plein 
d'admiration et d'enthousiasme, je ne pouvais 
m'accoutumer à voir tant de merveilles; cette 
grande muraille de la Chine dont je n'ai jamais 
pu, dès ma plus tendre enfance, entendre parler 
sans éprouver un sentiment de vive curiosité, 
je la voyais maintenant devant moi cent fois plus 
grandiose que je me l'étais représentée, et plus 
je regardais cette immense barrière avec ses for- 
midables tours crénelées recherchant toujours 
les crêtes des montagnes les plus élevées, plus 
elle me paraissait l'œuvre fabuleuse d'une race 
de géants antédiluviens. Mais sachant par l'his- 
toire que cette muraille fut construite environ 
220 ans avant notre ère, je ne puis comprendre 
comment des mains mortelles s'y sont prises 
pour la bâtir : comment elles ont pu transporter 
et établir sur ces immenses rochers escarpés les 
matériaux, les blocs de granit et les milliards de 
briques qu'elles ne pouvaient jamais fabriquer 
autre part que dans les vallées. Il me paraît évi- 
dent qu'on a commencé la muraille dans ces der- 
nières et qu'on a transporté tous les matériaux 



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LÀ CHINE 53 

sur la muraill^ même au fur et à mesure de sa 
construction. 

Mais^ me dis-je, est-ce que cette génération de 
géants, qui a pu achever au milieu des monta- 
gnes escarpées une telle barrière si monstrueu- 
sement énorme, avait effectivement besoin d'elle, 
et les poitrines mêmes de cette race d'Hercules, 
n'étaient-elles pas la plus formidable muraille 
qu'elle eût pu opposer à l'invasion de l'ennemi 
du Nord? 

Mais, en admettant qu'on eût trouvé néces- 
saire de bâtir cette muraille , comment alors 
a-t-on pu disposer de tant de millions d'ouvriers 
nécessaires à la fabrication des briques et du 
ciment, à la taille du granit, au transport des 
matériaux sur les hauteurs? Comment encore 
a-t-on pu disposer de tant de soldais pour te- 
nir une garnison suffisante dans les vingt mille 
tours de cette muraille, laquelle en tenant compte 
de toutes ses courbes, n'a pas moins de 3,200 
(trois mille deux cents kilomètres) de long? Et 
encore faut-il remarquer qu'elle n'est simple que 
dans les montagnes et qu'elle est triple dans 

5. 



1 



1 



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54 LA CHINE 

cette vallée ; de même aussi elle est triple dans 
toutes les passes qui par la nature du terrain 
sont difficiles à défendre. 

La grande riiuraille est négligée et abandon- 
née depuis des siècles ; au lieu des garnisons de 
guerriers, les tours crénelées sont maintenant 
habitées par de paisibles pigeons qui y font 
leurs nids, tandis que la muraille fourmille de 
lézards inoffensifs, et est couverte de fleurs jau- 
nes et de violettes qui annoncent l'arrivée du 
printemps. Elle est sans contredit la plus grande 
œuvre qui ait jamais été accomplie par la main 
de l'homme; elle est le monument funèbre d'une 
grandeur passée et, au fond des abîmes qu'elle 
parcourt et au milieu des nues qu'elle traverse, 
elle proteste silencieusement contre là corrup- 
tion et la démoralisation qui ont fait tomber 
l'empire chinois, jusque dans son présent état 
d'avilissement et de décadence. 

Avec joie je serais resté sur la tour jusqu'au 
soir, paf ce que je ne pouvais rassasier mes yeux 
de ce magnifique panorama, mais le soleil était 
brûlant, et une terribïe soif me força enfin de 



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LA CHINE 55 

quitter cette région inhospitalière. Je descendis 
la sixième et la cinquième grande pente à re- 
culons en m'appuyant sur les mains et pris en- 
suite un étroit sentier qui me men^ par de nom- 
breux méandres au bas de la montagne; en plu- 
sieurs endroits il était tellement escarpé que je 
devais me coucher sur le ventre, et me laisser 
glisser; néanmoins j'ai trouvé le moyen de rem- 
porter non-seulement ma longue vue, mais en- 
core une grosse brique de 67 centimètres de 
long, en me haut lés deux objets sur le dos. 

Arrivé en bas, je remis la longue vue dans 
ma ceinture et pris la brique sous le bras ; mais à 
peine entrai-je en ville que je fus de nouveau 
entouré d'une foule d'hommes , de femmes et de 
gamins, lesquels, en me montrant du doigt la 
brique, faisaient suffisamment connaître par 
leurs exclamations combien ils me croyaient fou 
de me soumettre à la peine de porter une misé- 
rable pierre d'un poids de 50 livres. Je pro- 
nonçai le mot c( shuaiat » (eau), en exprimant 
par des signes que je mourais de soif; on se hâta 
de m'apporter de l'eau froide dans un panier 



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56 LÀ CHINE 

sans en vouloir accepter aucune rémunération. 
Je n'avais pas encore rencontré en Chine un si 
bel exemple de générosité. Aussi dois-je dire 
que les habitants de cette ville sont signalés pour 
leur amabilité, quoique leur curiosité l'emporte 
sur celle des autres Chinois. Ces montagnards 
paraissent être à leur aise et, chose étrange, on 
ne voit pas un seul mendiant dans toute la ville. 
Celle-ci semble mériter sa réputation d'être la 
plus propre de la Chine; aussi les vêtements des 
habitants, quoique d'étoffe ordinaire, ne man- 
quent pas d'une certaine élégance, grâce à leur 
propreté. Comme partout ailleurs en Chine, les 
femmes ne semblent être coquettes qu'à Fégard 
de leurs petits pieds mutilés. La corruption des 
mœurs n'a pas encore atteint ces montagnards, 
et hommes, femmes et enfants, tous sont forts et 
robustes et leurs joues couleur de rose témoi- 
gnent à la fois de la salubrité du climat et de 
l'abstinence d'opium. La passion pour ce poison 
est générale dans les provinces du sud et on n'y 
voit que des visages livides, privés dé toute 
expression; mais elle diminue au fur et à' me- 



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LA CHINE 57 

sure qu'on s'approche du nord, et déjà àTient- 
sin et à Peking on ne reconnaît les ravages de 
ce narcotique que dans les traits d'une faible 
portion de la population. 

L'auberge dans laquelle je trace ces lignes est 
bonne, c'esj;-à-dire bonne pour une auberge de 
Chine. Gomme toutes les autres maisons, elle 
n'a qu'un étage, deux grandes portes et point 
de fenêtres sur la rue; sur chacime de ces portes 
se trouve la peinture colossale d'une des princi- 
pales divinités enluminée de couleurs vives; on 
retrouve ces mêmes images sur toutes les autres 
portes de l'établissement. Le corps de bâtiment 
donnant sur la rue contient la cuisine et sert de 
réfectoire aux voituriers et en général à la basse 
classe ; vient ensuite la cour dans laquelle il y a^ 
à droite et à gauche, des remises à charrettes; ça 
et là on voit des crèches pour les bestiaux. Au 
fond de la cour est une autre maison contenant 
un appartement de trois pièces et deux petits lo- 
gements. Chaque chambre a 4 mètres carrés, et 
une couchette en pierre couverte de grandes 
dalles en occupe justement la moitié. L'ameu- 



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58 LA CHINE 

blement de chaque pièce consiste en une table 
et deux tabourets ; il y a en outre sur la cou- 
chette une table de 33 centimètres de haut et 
d'un mètre de large à Tusage des chinois, qui 
sont habitués à prendre leurs repas à demi-cou- 
chés ; aussi employent-ils ces tables, quand ils 
inhalent la fumée de l'opium, pour y placer la 
petite lanterne ainsi que les autres ustensiles né- 
cessaires à la préparation de ce narcotique pour 
la pipe. 

La Chine est le pays des tourbillons, appelés 
typhons. Le soir de mon arrivée à Peking, le 
concierge de l'Ambassade anglaise, voyant que 
le tourbillon, qui s'était soudainement élevé, 
emportait une toile suspendue devant la porte 
et attachée à de grosses pierres, s'accrocha à la 
toile pour la retenir, mais la force du vent enleva 
et concierge et toile et pierres par dessus la mai- 
son; la frayeur lui fit lâcher prise; il tomba et 
se brisa la cuisse en deux endroits. 



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LE JAPON 



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LE JAPON 



Tédo, 28 juin 1865. 



J'avais pris à peine le temps d'écrire les notes 
qui précèdent, pendant mon séjour à Rou-pa- 
Kou, sur la frontière de la Manchourie. Je re- 
vins aussitôt à Péking, où je m'arrêtai encore 
quelque temps, et étant dégoûté des charrettes 
chinoises, j'engageai une grande barque pour 
descendre le fleuve Peiho jusqu'à Tien-tsiu. La 

main d'œuvre est tellement à bon marché en 

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62 LE JAPON 

Chine, que j'obtins ce bateau au bas prix de trois 
piastres (fr. 18), bien qu'il jaugeât 40 tonneaux 
et fût tiré ou poussé par huit matelots. Mais si 
j'avais souffert en voyageant en charrette, je de- 
vais souffrir bien davantage encore à bord de 
cette barque, parce qu'il pleuvait continuelle- 
ment à verse et que j'étais forcé de rester tou- 
jours dans la cabine, grande seulement de 2 mè- 
tres carrés et haute de 1 mètre 33 centimètres, 
et dépourvue de chaises et de table, en sorte que 
je ne pouvais ni m'y tenir debout, ni m'asseoir ; 
il n'y avait point de fenêtres, mais le plafond 
consistait en un châssis à coulisse, tendu de pa- 
pier blanc qui aurait pu laisser passer la lumière 
dont j'avais besoin; mais à cause de la pluie 
torrentielle cette fenêtre devait rester couverte 
d'une sorte de porte à coulisse. Pour comble de 
malheur le vent était toujours contraire, de sorte 
que les matelots étaient forcés de tirer le bateau 
à la corde, et que je mis ainsi trois jours pour 
arriver à Tien-tsin, où je pris passage sur le 
steamer Yesso pour Shangaî. 
C'était un grand et magnifique pyroscaphe^ 



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• LE JAPON 63 

appartenant à MM. Dent et G* de Hongkong, 
qui, en le faisant construire, n'avaient évidem- 
ment compté que sur le fret, car les quatre ca- 
bines n'étaient qu*à un lit, tandis qu'on aurait 
facilement pu y installer quatre passagers. Le 
prix du passage était de 80 taels (fr. 720), y 
compris la nourriture et les vins, qui étaient ex- 
cellents et bien supérieurs à tout ce que j'avais 
goûté depuis mon départ de l'Europe. Enfin le 
commandant Robert Hannah Cairns traitait ses 
passagers avec autant d'égards et d'amabilité 
qu'il déployait de zèle infatigable dans l'accom- 
plissement de ses devoirs, et le pyrascaphe était 
si bon marcheur que nous fîmes le trajet de 
Tien-tsin à Shangai en moins de deux jours et 
demi, tandis que le bateau à vapeur Yeun-ize-fee^ 
appartenant à MM. Trautmann et Ce par lequel 
j'étais venu de Shangaï à Tien-tsin, avait mis 
cinq jours à faire la traversée. 

Ce qui rend les prix de passage à bord des 
pyroscaphes si chers dans l'extrême Orient, c'est 
principalement l'énorme valeur de la houille 
anglaise qu'on paye souvent à Shangaï Iv. 5. 



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64 LE JilPON 

(fr. i25) par tonneau^ tandis qu'on l'achète à 
raison de 10 shellings (fr. 12-50) en Angleterre. 
Et pourtant la houille abonde en Chine, et il y 
en a d'immenses gisements de quahté excellente 
dans les environs ds Péking; en l'extrayant à 
l'aide de machines à vapeur, on pourrait la four- 
nir à Péking, à moins de 10 sh. (fr. 12-50) par 
tonneau. Mais les Chinois, qui ont une grande 
aversion contre toute sorte d'innovation, mais 
sinlout contre les machines à vapeur, continuent 
à travailler leurs houillères à la main. Aussi, 
malgré le bon marché de la main-d'œuvre, les 
frais d'extraction sont si énormes, qu'on ne peut 
vendre la houille à Péking, au-dessous de Iv, 8. 
(fr. 200) par tonneau. C'est ainsi qu'à Péking, 
même au centre des plus riches couches de 
houille du monde, le produit chinois ne peut 
pas soutenir la concurrence de la houille an- 
glaise, bien qu'on doive transporter celle-ci d'An- 
gleterre par ime distance de 18,000 milles an- 
glais à Tien-tsin, et de là, en charrette, ou en 
bateau sur le Peilio, à Péking, 
Le gouvernement chinois, qui croit pouvoir 



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LE JAPON 65 

mieux gouverner ses quatre e«nt millions de 
sujets en s'opposant à toute œuvre qui pourrait 
contribuer à développer leur intelligence, encou- 
rage la haine générale contre les innovations en 
expliquant au peuple que l'introduction des 
machines à vapeur priverait la classe ouvrière 
de ses moyens de subsistance. Il se pourrait 
cependant que tôt ou tard l'extrême pénurie 
engageât le gouvernement à ouvrir les yeux sur 
la richesse des houillères et le forçât de les faire 
exploiter avec des machines à vapeur ; mais dans 
tous les cas, bien des générations se succéderont 
encore avant qu'on entende le sifflement Ce la 
locomotive dans la vallée dé Pékiug, car, à part 
Topposition du gouvernement et Topinion géné- 
ralement répandue en Chine que les chemins de 
fer détruiraient complètement la navigation 
fluviale et seraient la ruine de la classe ouvrière, 
il y a encore la piété filiale qui oppose une bar- 
rière insurmontable à la construction des voies 
ferrées, parce que seules les villes ont des cime- 
tières généraux, les villages n'en ont point et 

chaque paysan enterre les morts de sa famille 

6. 



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66 LE JAPON 

dans son propre champ et leur érige, comme 
monuments funèbres, de simples tertres de 
terre en forme conique, dont la grandeur est 
proportionnée à l'estime qu'il porte à leur mé- 
moire. 

C'est ainsi qu'on ne voit pas de champ sans 
un ou plusieurs de ces cimetières particuliers^ 
où, par la grandeur des tertres coniques, on re- 
connaît facilement la place que les défunts ont 
occupée dans Tordre patriarcal de la famille. 
Ces sépulcres, appelés en Chine « tombeaux des 
ancêtres, » sont sacrés, et y porter atteinte, est 
considéré comme un sacrilège qui entraine la 
peine de mort. Quelle que soit la décadence et 
la dégénérescence en Chine, on ne néglige jamais 
d'observer les rites prescrits pour les « tombeaux 
des ancêtres; » deux fois par an, à la fête des 
morts, en avril et en octobre, on repare et nettoie 
soigneusement les tombeaux, l'on y fait des of- 
frandes, et comme la superstition du peuple 
prescrit de brûler, à l'occasion de ces fêtes, pour 
l'usage des défunts dans le monde des esprits, de 
Targent et des habits^ ces objets ^ont toujours, 



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LE JAPON 67 

avec une sage économie, représentés par du 
papier blanc. En voyageant en Chine en avril 
dernier, je constatais partout ces témoignages de 
dévotion pour les morts. Comme il y a des tom- 
beaux, dans chaque champ, on comprend qu'il 
serait impossible de construire un chemin de fer, 
quelques courbes qu'on lui fît décrire, sans trou- 
bler le repos des ancêtres et sans faire ainsi infrac- 
tion aux usages sacrés du peuple. En effet, pour 
cette raison, tout essai d'établir une voie ferrée en 
Chine entraînerait indubitablement une révolu- 
tion générale* 



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II 



Le port de Shangai fut ouvert en 1846 ; c'est 
le plus important des ports obtenus par les trai- 
tés ; c'est le grand débouché pour les districts de 
soie et de thé, dont l'exportation monte à plus 
de cent millions de francs par an. 

La ville est située à plus 25 milles anglais de 
l'embouchure du fleuve Woosung, et à 43 milles 
de celle du grand Yung-tse-Riaug. Le Woosung 
est navigable pour les plus grands navires, de 
sorte que Shangai jouit de tous les avantages 
d'un port de mer, et met l'Europe en relation avec 



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70 LE JAPON 

une vaste partie de TEmpire chinois. Mais la vie 
y est très-pénible ; d'abord on ne peut se baigner 
dans le fleuve sans se noyer, puisqu'à cause des 
fortes marées il y a toujours dans le Woosung un 
courant supérieur et un courant inférieur en sens 
opposé, et qu'il n'est encore jamais arrivé qu'un 
matelot tombé dans Teau ait reparu ; en second 
Ueu, l'eau crue est parfaitement impotable si l'on 
n'y mêle du cognac, dont l'emploi constant énerve 
le corps ; en outre, le climat y est très-malsain, 
car la ville est environnée de marais dont les ex- 
halaisons empestent l'air et engendrent le choléra, 
les fièvres pernicieuses, la dyssenterie et la petite- 
vérole. Malheur à celui qui est atteint d'une de 
ces deux dernières maladies, car il est très-rare 
qu'on s'en sauve. 

Le 28 mai à onze heures et quart du soir, je 
visitai,en compagnie de M. Michel, propriétaire de 
l'hôtel des colonies que j'habitais, le grand théâ- 
tre chinois à Shangai ; nous dûmes payer une 
piastre chacun et une piastre et demie pour les 
trois domestiques que nous avions pris avec 
nous. Ce spectacle commence à onze heures et 



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LE JAPON 71 

demie et ne finit qu'à cinq heures et demie ou six 
heures du matin. 

La grande salle, de 27 mètres de large et de 
trente mètres de long, était illuminée d'une soixan- 
taine de lanternes de corne ou de verre et d'une 
vingtaine de candélabres munis de grandes 
chandelles de suif rouge, qui avaient deux pouces 
d'épaisseur en haut, et diminuaient si rapide- 
ment, qu'en bas elles n'en avaient plus que la 
moitié d'un. Autour de chaque lanterne, étaient 
suspendus six glands de soie rouge, de 75 cen- 
timètres de long. Il y avait au parterre six tables, 
entourées chacune de dix chaises; puis de chaque 
côté, une rangée de douze fauteuils et deux gale- 
ries dont chacune contenait trente-six chaises. 
Au fond de la salle, étaient deux rangées de 
quarante-quatre chaises, et derrière elles, des 
bancs et des canapés pour vingt-deux personnes, 
puis une galerie de vingt-deux chaises et des ca- 
napés pour les fumeurs d'opium. Ainsi, le théâ- 
tre pouvait contenir trois-cents-vingt personnes ; 
mais les spectateurs n'arrivèrent que peu à peu, et 
la salle ne fut pleine que vers uneheure du matin 



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7â LE JAPON 

Dans le prix d'entrée, sont invariablement 
comprises la nourriture et la boisson, et aussitôt 
que nous primes place, les garçons de service 
mirent devant nous sur la table des coupes à 
couvercle contenant du thé vert, sur lequel ils 
versèrent de Teau chaude ; des vases, en forme 
de trompette, contenant du sanfetow (espèce d'eau- 
de-vie qu'on extrait du riz), des bibous (petit firuit 
jauner semblable aux pommes), desbadjis, (sorte 
de châtaignes de terre, blanches comme la neige, 
mais à l'écorce noire, qu'on mange crues), de 
petits biscuits de la grandeur d'une pièce de deux 
sous, du sucre-candi, des graines de melon et 
des gâteaux. Tous les quarts d'heure, deux do- 
mestiques distribuaient à chacun des spectateurs 
un essuie-main d'étoffe de laine trempé dans de 
l'eau chaude, pour se sécher la jBgure et les 
mains de la transpiration, et ils revenaient 
toujours quelques minutes plus tard pour les 
reprendre. Chaque quart d'heure, des domesti- 
ques, une bouilloire à thé à la main, faisaient la 
ronde des spectateurs pour remplir leurs coupes 
vides; on remplissait aussi les vases de sanlsiou 



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LE JAPON * 73 

et les jattes de bibous, de badjis, de biscuits, de 
sucre-candi, de grains de melons et de gâteaux 
à mesure qu'on en consommait, de sorte qu'il n'y 
avait pas moyen de se plaindre à ce théâtre, ni 
d'un manque d'essuie-mains pour se rafraichir 
la figure, ni d'une absence de boisson, ni d'un 
besoin de nourriture. 

Au commencement, il n'y avait point de fem- 
mes parmi les spectateurs, mais de minuit à une 
heure du matin, vinrent peu à peu une trentaine 
de jeunes filles de l'âge de douze à seize ans, 
vacillant tellement en marchant, qu'il leur fallait 
être soutenues par les mamans cooli^ qui les ac- 
compagnaient. Apparemment, elles vacillaient 
si fort pour faire croire que leurs pieds étaient 
des merveilles de petitesse, et elles ne semblaient 
être venues au théâtre que pour déployer leurs 
charmes ; toutes étaient richement habillées ; les 
unes portaient les cheveux eu longue queue 
ornée de rubans rouges, descendant jusqu'à la 

I. Mamans-Cooli, ainsi sont appelées en Chine les vieilles 
servanles qui massent leurs maitresses et leur servent de 
coiffeurs et de conducteurs. 

7 



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74 LE JAPON 

cheville ; les autres les portaient — à l'instar des 
femmes mariées, — en forme de navire, et em- 
bellis d'ornements de toute espèce. Il n'y avait 
pas d'affiches, mais un homme, qui semblait ap- 
partenir à la troupe des comédiens, montra à 
chacun des spectateurs un morceau d'ivoire de 
90 centimètres de long et de 14 de large, sur 
lequel étaient notées au pinceau les pièces théâ- 
trales qu'on se proposait de représenter la nuit ; 
mais il présenta en même temps un livre avec 
150 feuilles de 5oie bleue, sur lesquelles étaient 
indiquées trois cents pièces que les acteurs con- 
naissaient, et chaque spectateur avait — en payant 
un extra d'une piastre — le droit de choisir celle 
qu'il désirait et de la faire représenter au lieu 
d'une de celles qui étaient indiquées sur l'ivoire. 

En effet, il se trouva en peu de minutes huit 
marchands chinois aux longues queues de che- 
veux, qui, en payant huit piastres, firent changer 
les huit pièces du programme contre six comé- 
dies et deux drames de leur choix. 

Les comédies étaient des pièces burlesques en 
vers, de l'âge héroïque, et on les jouait admira- 



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LE JAPON 75 

blement. Je crois même que, excepté les Japo- 
nais, ancun autre peuple n'excelle autant que les 
Chinois dans l'art de représenter des bouffonne- 
ries. Sans doute la grande richesse des costumes 
en soie broâés en or^ dont les comédiens chinois 
sont toujours revêtus, même dans les plus petites 
pièces, contribue beaucoup à donner de l'éclat à 
lem*s représentations, mais ce qui mérite la juste 
admiration de tout le monde, c'est leur mer- 
veilleuse mémoire, laquelle les met à même 
de représenter des centaines dô pièces sans 
aucune nouvelle préparation et sans l'aide d'un 
régisseur et d'un souffleur, dont les comédiens, 
eli Europe, ne peuvent se passer, mais qui sont 
des personnages parfaitement inconnus en 
Chine. 

Tant la mise en scène que les costumes me 
plurent ici beaucoup mieux qu'à Péking, où 
l'extrême saleté de la salle diminuait du reste 
un peu la valeur de la représentation. On joua 
des pièces dramatiques avec chant et musique et 
elles provoquèrent de toutes parts des exclama- 
tions de vive satisfaction, mais je ne sais pas trop 



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76 LE JAPON 

si le chant ou la musique était la cause de Tex- 
pression de Tenthousiasme public. Dans tous les 
cas, je dois faire observer, que tant chant 
que musique me prouvaient de nouveau jusqu'à 
l'évidence, que le peuple chinois n'a pas la 
moindre conception ni d'harmonie ni de mélo-* 
die. L'orchestre, qui se composait d'un <c gong » 
(instrument de cuivre en forme d'un immense 
plat), d'une espèce de violon, d'une flûte, d'un 
tambour et d'un instrument de bambou muni 
d'une masse de petits tubes, faisait un vacarme 
enragé qui dépassait toute description. Et pour- 
tant la musique est un art en Chine et il y a des 
maîtres de profession, qui l'étudient avec la 
même attention et le même zèle qu'on le fait 
dans le monde civilisé, et.qui — comme le font 
beaucoup de leurs grands collègues en Europe, 
tâchent de suppléer, par la dissonnance et par le 
grand bruit, ce qui leur manque en musique et 
en mélodie. 

En Chine les voiles des « jonques » (navires) 
sont invariablement des nattes de bambou, qui 
ont souvent une longueur de 24 mètres, et on en 



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LE JAPON 77 

voit même de 25 mètres de long. On les étend 
et on les rétrécit avec grande facilité au moyen 
d'une énorme quantité de perches de bambou 
fixées horizontalement sur toute la longueur de 
la voile et à des intervalles égaux de quai*ante 
centimètres. Toutes les « jonques » sont armées 
de six à quatorze canons, et on en voit souvent 
qui en ont jusqu'à vingt. Elles ont un nombreux 
équipage, toujours prêt à commettre des actes de 
piraterie aussitôt que l'occasion se présente ; elles 
sont généralement munies de cette arme formi- 
dable appelée « stinkpot » faite de terre cuite en 
forme de cruche et remplie de fusées et de 
matières d'une odeur tellement fétide, qu'elle 
suffoque au moment de l'explosion tous ceux qui 
se trouvent trop près. Les pirates tâchent donc 
toujours, avant d'attaquer un navire, de lancer 
un de ces pots par une des fenêtres dans la cabine 
pour se débarrasser en une fois de ceux qui 
pourraient s'y trouver. S'ils n'y parviennent pas, 
ils les lancent du haut des mats de leurs <( jon- 
ques » sur le pont du navire avant d'y engager 

la mêlée. 

7. 



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78 LE JAPON 

Une jonque de pirates avait âinsi^ 1*1 vèillè de 
mon départ de Hongkong, capturé uû bHck 
Danois à la sortie du port et à une distance de 
douze kilomètres de la ville. Après avoît tué le 
capitaine, mortellement blessé le premier offi- 
cier et garrotté le reste de l'équipage, les pirates 
avaient débarqué dans leur jonqiiè environ 
quinze cents pîcols de riz, puis perforé le 
navire et jeté les marins garrottés dans la cale 
pour qu'ils s'enfonçassent avec lui. Mais aussitôt 
qu'ils furent partis, les marins rénssirent à se 
dégager de leurs liens, à boucher les trous et à 
amener le navire dans le port de Hongkong. 
- Je regrette d'avoir à dire que les jonques de 
pirates les plus à craindre sont celles qui ont des 
Européens pour chefs, parce qite raudftcé de 
ceux-ci ne connaît pas de bornes. Par exemple, 
deux jonques chinoises avec de nombreux équi- 
pages, commandées par des Européens, attaquè- 
rent, il y fii quelques mois, à trois heures du 
matin, dans le port mêiiie de Hongkong, un 
grand navire espagnol, qui venait de prendre à 
bord des espèces pour Manille, et qui se trouvait 



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LE JAPON 79 

environné de bâtiments anglais. En un clin 
d'œil plus de deux cents pirates se ruèrent sur le 
pont du navire, dont l'équipage né se coniposait 
quede vingt hommes. Mais ceux-ci — grâce à leur 
extrême dextérité à manier le poignard — réus- 
sirent à tuer dix-sept pirates et à soutenir pendant 
une heure et demie un combat si inégal. Sur tous 
les navires à l'entour on entendait les appels au 
secours des Espagnols, mais on ne les comprenait 
pas et Ton croyait qu'ils se querellaient entre 
eux, parce que personne ne pouvait croire que 
les pirates poussassent l'audace jusqu'à attaquer 
un navire dans le port même et au milieu d'une 
flottille de bâtiments et de canonnières ; aussi ne 
vint on point en aide aux Espagnols. Mais à l'aube 
du jour les pirates s'enfuirent sans avoir atteint 
leur but et sans avoir fait d'autre mal que de 
blesser un matelot. On peut toujours compter, 
que, sur 'dix navires qui quittent le port de 
Hongkong et qui se perdent, neuf sont dévalisés 
et perforés par des pirates. 



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Je pris, à Shangaï, passage dans le pyrosca- 
phe Pékin g, qui appartient à la compagnie Pé- 
ninsulaire et Orientale de navigation à vapeur, 
pour Yokohama au Japon, et je dus payer 100 
taels (fr. 900) pour un trajet qu'on fait avec un 
bon bateau à vapeur facilement en trois jours. 

Après un voyage des plus agréables nous ar- 
rivâmes le 1®»' juin à six heures du matin en vue 
de la première petite lie rocheuse du Japon, que 
je saluai avec un vif plaisir, car tous les voya- 
geurs m'avaient parlé de ce pays avec un tel en- 
thousiasme que je brûlais du désir de le visiter. 



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82 LE JAPON 

A dix heures du matin nous passâmes tout près 
du volcan isolé, àUvogasima, qui a une hauteur 
de 833 mètres et qui était en pleine éruption. Une 
fumée épaisse sortait du grand cratère supérieur 
du cône, tandis que, d'un second cratère, qui s'é- 
tait formé sur le flanc Est, coulait un large tor- 
rent de lave brûlante, lequel se précipitait à en- 
viron 4 kilomètres de là dans la mer et la faisait 
bouillir à une grande distance. L'éruption était 
accompagnée d'un bruit sourd souterrain sem- 
blable au tonnerre lointain. 

Le bruit des roues de notre pyroscaphe elffa- 
rouchait toujours les poissons volants, qui s'élan- 
çaient continuellement en masse hors de l'eau ; 
volaient 200 à 600 mètres et retombaient dans 
l'eau ; vus de loin ils ont toute l'apparence d'oi- 
seaux aquatiques. Parfois quelques-uns tom- 
baient même sur le pont de notre bateau, qu'ils 
voulaient fuir, et étaient avidement capturés par 
nos matelots, parce qu'ils sont deux fois plus 
grands que les bons harengs hollandais et d'un 
goût exquis. On en mange beaucoup en Chine 
et au Japon. 



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LE JAPON 83 

De midi à sept heures nous côtoyâmes la ma- 
gnifique île de Riusiu, dont les rivages monta- 
gneux étaient couverts d'une riche végétation 
d'arbres de la zone tropique. 

L'équipage de notre pyroscaphe se composait 
de Chinois, de malais, de lascars (Hindoas des 
environs de Bombay), d'indigènes de Manille, 
d'Anglais, d'Arabes de Moka et de nègres afri- 
cains de Zanzibar ; ces derniers étaient exclusi- 
vement consacrés au service des fourneaux, 
parce que, nés sous le soleil brûlant de l'Afrique 
centrale, ils peuvent supporter pendant des heu- 
res entières une chaleur de 65 degrés et demi 
centigrades dans le couloir des fourneaux. Nous 
avions dix-huit passagers de première classe, qui 
représentaient presque tous les pays de l'Europe. 

Le 3 juin vers dix heures du matin, nous vî- 
mes à une distance d'environ 150 milles anglais 
le fameux volcan Fusiyama, qui a une hauteur 
de 4725 mètres et qui élève bien au-dessus des 
nues son sommet couvert de neiges éternelles ; 
c'est ta montagne sacrée des Japonais qui s'y 
rendent de toutes parts en pèlerinage. Nous pou- 



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84 LE JAPON 

vions observer ce volcan plus distinctement à 
fur et à mesure que nous nous approchions de 
Yokohama, d'où il n*est distant que de 80 milles. 

Nous entrâmes à quatre heures entre les caps 
de Souvaki et de Sagami dans le vaste golfe de 
Yédo, qui a 34 milles de long, et à dix heures 
du soir nous jetâmes l'ancre sur la rade de Yo- 
kohama. 

Le lendemain matin je me levai de bonne heure 
pour aller à terre et en montant sur le pont, je 
n'eus aucune peine à me convaincre que je n'é- 
tais plus en Chine, parce que, au lieu de la masse 
d'embarcations sales et peintes à l'huile, avec 
deux grands yeux à la proue, qui entourent en 
Chine les pyroscaphes nouvellement arrivés et 
qui sont invariablement ramées par deux fem- 
mes portant de petits enfants dans une espèce de 
sac sur le dos , ou par un homme à la chevelure 
tressée en queue jusqu'à la cheville, et par une 
femme portant un petit, il n'y avait qu'une seule 
barque montée par deux robustes Japonais, qui 
n'avaient pour tout habillement qu'une très- 
étroite ceinture, laquelle indiquait à peine leur 



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LE JAPON 85 

intention de s'habiller ; mais tout leur corps, du 
cou jusqu'aux genoux, était tatoué avec art de 
dragons, de tigres, de liotis et de divinités des 
deux sexes en couleur rouge et bleue, de sorte 
qu'on pouvait dire d'eux ce que Jules César di- 
sait des Bretons : « S'ils ne sont pas vêtus, ils sont 
du moins bien peints. » Leur coiffure différait 
également beaucoup de celle de leurs voisins de 
l'Empire Céleste, car ils avaient la tête rasée, du 
front jusqu'au sommet, sur un espace de trois 
pouces de large, et le reste de la chevelure abon- 
damment pommadée, mais non tressée, était lié 
ensemble, à l'aide d'un ruban blanc, puis courbé 
de deux pouces et demi en arrière et ensuite re- 
courbé et attaché avec le même ruban sur le som- 
met de la tête, de sorte que cette queue restait 
en forme de tuyau justement au milieu de la 
place rasée et se terminait à un pouce du front. 

C'est la coiffure du pauvre batelier et porte- 
faix et du plus riche Daïmio (prince féodal japo- 
nais) et il n'y a pas d'autre coiffure pour les 
hommes au Japon. 

L'embarcation n'était pas peinte, puisque — 

8 



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86 LE JAPON 

chose étrange — les japonais ne peignent jamais 
ni leurs barques^ ni leurs navires et — en par- 
faite opposition à l'expérience acquise dans tous 
les autres pays du monde — ils prétendent que 
les bateaux se conservent mieux sans être peints. 
Il manquait en outre à Tembarcation les deux 
yeux que les Chinois n'oublient jamais de mettre 
à l'avant de leurs bateaux « jonques ». Je m'y 
embarquai avec mon bagage, et les deux hom- 
mes naviguèrent à Taide de très-longues rames, 
ajustées sur de petits pivots, qui se trouvaient 
fixés à l'extrémité de traverses; ces rames étaient 
en outre attachées avec des cordes au fond de la 
cale, et les bateliers les mouvaient longitudina- 
lement derrière le bateau, de sorte qu'ils n'a- 
vaient pas besoin de gouvernail. 

Ils me conduisirent à un des môles et en le- 
vant quatre doigts et en prononçant le mot : 
« Tempo » ils m'indiquèrent qu'il leur fallait 
quatre tempos (13 sous) pour leur ttavail, ce qui 
m'étônna beaucoup, car ce n'était que le juste 
prix, tandis que j'étais accoutumé en Chine à ce 
que les bateliers ou batelières me demandassent 



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LE JAPON 87 

au moins quatre fofs plus qu'il ne fallait et à 
considérer leur naécontentement et leurs protes- 
tations comme faisant partie de leur métier. 

A peine fus-je arrivé que deux coolis (porte- 
faix) s'empressèrent de fixer mes effets sur des 
perches de bambou pour les emporter; mais en 
regardant ces hommes je vis par les nombreuses 
plaies dont leurs corps et particulièrement leurs 
mains et leurs jambes étaient couverts, qu'ils 
avaient la gale au plus haut degré.^ Je les chas- 
sai donc, mais en vain en cherchai-je deux au- 
tres qui ne fussent pas infectés de maladies de 
peau; il y avait sur le môle une foule de a coo- 
lis » mais tous souffraient d'un mal cutané. 
Après une demi-heure d'attente, j'obti/is deux 
bommes qui n'étaient pas malades et qui portè- 
rent mes effets à la douane. C'était dimanche, 
mais les Japonais ne connaissent pas ce jour de 
fête et leur douane était ouverte. Deux officiers 
douaniers vinrent, un sourire sur les lèvres, à 
ma rencontre en disant « Ohaïo » (bonjour) en 
s'inclinant presque jusqu'à terre et en restant 
une demi-minute dans cette attitude. Ils me firent 



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88 LE JAPON 

ensuite signe d'ouvrir les bagages, afin qu'ils les 
examinassent, et comme c'est un travail très-pé- 
niblCj j'offris à chacun d'eux un Itzebou (deux 
francs et demi), s'ils voulaient m'en dispenser ; 
mais à mon étonnement ils refusèrent d'accepter 
en se touchant la poitrine et en disant : « Nipon 
Musko » (homme japonais), ce qui signifiait 
qu'un japonais juge au-dessous de sa dignité 
d'homme de manquer à son devoir moyennant 
une gratification. Je dus donc ouvrir mes malles, 
mais, loin de me chicaner, ils se contentèrent 
d'une révision superficielle, et se montrèrent en 
un mot très- complaisants et très-aimables, et me 
dirent « Saïnara » (à Dieu) avec une nouvelle 
profonde révérence. 

Je me rendis de là à l'hôtel des Colonies avec 
les deux coolis qui portaient mon bagage. Cet 
hôtel est situé au milieu d'un jardin de camélias 
doubles. Cet arbre est originaire du Japon, où 
on le trouve en masse dans les jardins, tandis 
qu'on rencontre partout dans les forêts et dans 
les haies bordant les chemins le camélia simple 
ou sauvage, qui porte un fruit avec lequel on 



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LE JAPON 89 

prépare une huile à cheveux très-fine. Les camé- 
lias doubles n'arrivent qu'à une hauteur de 3 à 
7 mètres et fleurissent en mars et avril, tandis 
que les camélias simples fleurissent en décembre 
et en janvier et atteignent^ une hauteur de 8 à 
13 mètres ; j'en ai vu même avec une tige d'une 
épaisseur de 13 pouces. 

Après m'être installé dans mon nouveau loge- 
ment à rhôtel des Colonies, je me mis à parcourir 
la ville de Yokohama, qui était encore en 1859 
mi petit village de pêcheurs et qui a à présent 
14,000 habitants. Les rues sont toutes macada- 
misées, ont 10 à 20 mètres de large et sont ali- 
gnées de maisons en bois à deux. étages, aux 
toits de tuiles bleuâtres, et dont le rez-de-chaus- 
sée est toujours entièrement ouvert sur la rue, 
pendant le jour, et refermé le soir par de gros- 
ses planches. Mais de temps en temps on rencon- 
tre des maisons en « pisé » parfaitement à Té- 
preuve du feu et qu'on construit de la ma- 
nière suivante : On bâtit d'abord une maison en 
bois et l'on couvre ensuite, tant les murs que le 

*oit, d'une couche de boue mêlée de paille ; aus- 

8. 



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90 LR JAPON 

sitôt que cette première couche est séchée, on 
en met une deuxième, puis une troisième^ une 
quatrième, une cinquième, et ainsi de suite jus- 
qu'à ce que les murs aient une épaisseur de 50 à 
70 centimètres, et le toit de 17 centimètres ; on 
couvre ensuite le toit de tuiles de terre cuite 
d'une grande solidité et Ton revêt les murs de 
colle et de papier, puis d'une laque végétale 
noire. De la même manière on prépare les por- 
tes et les volets^ et il n'y a pas d'exemple qu'une 
telle maison ait pris feu, même au milieu du 
brasier de l'incendie des maisons eontiguël. 
Dans les jointures des poutres et des traverses 
on laisse toujours une certaine largeur, pour 
qu'elles puissent se mouvoir et s'étendre pendant 
les tremblements de terre, qui sont au Japon 
d'une fréquence épouvantable ; — il y en eut 
six pendant un mois et l'on dit qu'il y en a sou- 
vent deux dans un jour. 

A cause de ces tremblements de terre il n'y a 
pas une seule cheminée dans todt le Japon ; mais 
les indigènes, n'en ont absolument pas besoin, 
puisque, en préparant leur peu de riz, ou en fai- 



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LE JAPON 91 

saut bouillir l'eau pour leur thé, ils font sortir la 
fumée par les portes ou les fenêtres à coulisse, 
qui sont constamment ouvertes des deux côtés, 
pendant le jour. Ainsi, en pass'ant dans la rue, 
on peut toujours observer les Japonais dans les 
détails de leur vie domestique, et voir le petit 
jardin à fleurs, orné à' arbres nains , qui se 
trouve inévitablement derrière chaque maison, 
parce que chaque Japonais est « dilettante » ès- 
art horticole. Toute demeure japonaise pourrait 
servir de modèle de propreté; le plancher est 
toujours élevé d'un pied au-dessus de la rue 
et couvert de belles nattes de bambou de deux 
mètres de long et d'un mètre de large, qui ser- 
vent à la fois de chaises, de canapés, de sophas, 
de tables, de bois de lit et de matelas, dont les 
Japonais ignorent Tusage et même rexislence. 
En effet, les maisons japonaises sont absolument 
dépourvues de toute espèce de meubles, et à 
peine trouve-t-on dans une chambre de derrière 
une petite cuisine portative d'un mètre de long, 
de 60 centimètres de large et d'autant de haut, 
semblable à un réchaud, qui suffit parfaitement 



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92 LE JAPON 

pour préparer le repas frugal de la famille. Pour- 
tant, dans les parois latérales, il y a des portes 
à coulisse et derrière elles des planches horizon- 
tales sur lesquelles on met les plateaux^ les cou- 
pes et les oreillers. 

Le mets principal est toujours le riz qui rem- 
place le pain inconnu aux Japonais et qui est 
d'une qualité excellente, et même de beaucoup 
supérieure au riz de Caroline. Aussitôt que le riz 
est assez cuit, la maîtresse de la maison l'apporte 
dans une grande jatte de bois laqué quelle met 
sur les nattes au milieu de la chambre; elle y 
ajoute une jatte avec du poisson, cuit à la saucé 
piquante, une autre avec du poisson cru, dont 
les Japonais sont grands amateurs ; elle apporte 
ensuite, au lieu de cuillères, de couteaux et de 
fourchettes, des baguettes de bois laqué, de 
30 centimètres de long, et, au lieu d*assiettes, 
des jattes rouges de bois laqué, dont chacune 
est invariablement ornée de dessins dorés du 
volcan sacré de Fusigama ou de cigognes, car 
cet oiseau — comme emblème de longévité et 
de félicité — est également considéré comme 



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LE JAPON 93 

sacré. Toute la famille se met alors sur ses ta- 
lons autour du repas; chacun prend une jatte 
et la remplit, à l'aide de deux baguettes, de riz 
et de poisson et, en manœuvrant ensuite les ba- 
guettes d'une main expérimentée, il mange avec 
elles beaucoup plus vite et avec beaucoup plus 
de grâce que nous ne saurions le faire avec nos 
fourchettes, couteaux et cuiUères d'argent. Le 
repas fini, la femme enlève les jattes et les ba- 
guettes qu'elle nettoie et replace dans les armoi- 
res cachées derrière les portes à coulisse des pa- 
rois latérales, et ainsi, dans quelques moments, 
toute trace du repas a disparu, puisqu'il n'y a ni 
chaises à replacer, ni nappes à ôter, ni tables à 
remuer, ni serviettes à ployer, ni verres à rin- 
cer, ni couteaux, fourchettes ou cuillères à net- 
toyer, ni assiettes, plats, saucières, terrines, 
tasses ou cafetières à laver, pour la simple rai- 
son qu'aucun de ces objets n'existe au Japon. 
Le soir, vers neuf heures, tout le monde se cou- 
che; les mêmes nattes sur lesquelles la famille a 
passé la journée, lui servent encore à la fois de 
bois de lit, de matelas et de draps, et on n'y 



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94 LE JAPON * 

ajoute que roreiller, qui consiste eu uu^morceau 
de bois laqué, en forme de berceau en minia- 
ture, ayant i2 pouces de long, 7 pouces de large 
par le bas et 4 pouces de large par le haut^ 
tandis que la hauteur est de 6 pouces. 

Sur le haut de cet oreiller, il y a un creux 
d*un pouce, où on met un tout petit coussin de 
papier. Les femmes, aussi bien que les hommes^ 
en se couchant, ont soin de n'appuyer sur cet 
oreiller que la nuque, afin de ne pas endommager 
leur belle coiffure, laquelle doit être conservée 
jusqu'à l'arrivée du perruquier, qui ne vient pas 
toujours de bonne heure, vu qu'il a une nom- 
breuse clientèle à soigner. 

/ Le Japonais peut rester assis toute la journée 
sur ses talons sans se fatiguer le moins du monde, 
et, dans cette position il fait toutes ses écritures 
sans jamais sentir le besoin d'une table pour y 
apppuyer son papier ou ses livres. Bien de plus 
curieux que de voir ainsi dans les comptoirs de 
la douane vingt-cinq ou trente commis assis sur 
leurs talons, en deux longs rang* au milieu des 
salons, écrivant au pinceau avec une grande ra- 



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LE JAPON 9S 

pidité dans les livres, de haut en bas et de droite 
à gauche. 

En Europe, nous rivalisons de luxe avec nos 
voisins dans les buffets et les chiffonniers, les 
armoires et les bois de lit, les tables et les chai- 
ses, et tant d'autres meubles qu'on croit de pre- 
mière nécessité, qui exigent toujours des loge- 
ments plus ou moins vastes, une foule de domes- 
tiques, un capital poiu: les acheter et d'énormes 
dépenses annuelles. C'est notre ameublement, la 
rivalité de luxe qu'il engendre et les grands frais 
qu'il provoque, qui rendent le maiiage si difficile 
en Europe, où personne ne croit pouvoir se ma- 
rier, s'il n'est pas assez riche pour subvenir aux 
besoins de la famille. Et pourtant on reconnaît 
ici, au Japon, que presque tous les besoins, que 
nous considérons en Europe comme impérieux, 
sont d'origine artificielle, que le riche ameuble- 
ment, dont nos chambres sont encombrées, n'est 
nullement nécessaire, qu'aucun de nos meubles 
ne nous est utile que parce que nous y sommes 
habitués dès l'enfance, et que nous pourrions 
très-bien nous en passer tout à fait et vivre par- 



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96 LE JAPON 

faitement aussi bien que nous vivons à présent^, 
si seulement nous pouvions parvenir à nous ac- 
coutumer à nous asseoir sur nos talons et à em- 
ployer les belles nattes du plancl>er comme chai- 
ses et comme tables, comme canapés et comme 
lits. Quel encouragement serait alors donné au 
mariage, si par l'adoption de ces belles habitudes 
japonaises les parents étaient dispensés de la né- 
cessité de pourvoir à l'établissement de leurs en- 
fants I I Une petite cuisine portative qu'on em- 
porte facilement sous le bras, et qu'on achète 
poiu* 3 itzebous (fr. 7 SO), quelques jattes de bois 
laqué, une théière^ deux oreillers en bois, quel- 
ques habits et huit nattes de bambou : voilà tout 
ce dont les nouveaux mariés au Japon ont besoin 
pour s'établir dans leur nouveUe demeure, com- 
posée de deux pièces de 4 mètres carrés. On pré- 
tend que la cherté ou le bon marché de la vie 
dans un pays est toujours exactement indiqué, 
par la valeur de la plus petite monnaie en circu- 
lation ; s'il en est ainsi, la vie au Japon doit être 
à très-bon marché, car l'itzebou vaut ici J6 tem- 
pos et le tempo 100 pièces de « kash^ » de sorte 



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LE JAPON 97 

^ue 640 monnaies de « kash » équivalent à un 
franc; et ces pièces de « kash » ne sont pas une 
valeur imaginaire, mais une monnaie réelle. 

Le costume des femmes japonaises est l'habil- 
lement le plus anii'Crimline que j'aie jamais tu, 
puisque par dessus une robe de colon, en forme 
de chemise, elles ne portent qu'un long vêtement 
de couleur vive et généralement bleu-clair, ou- 
vert sur le devant et en forme de robe de cham- 
bre d'homme, qu'elles serrent tellement autour 
du corps à l'aide d'une ceinture, qu'il les em- 
barrasse dans leur allure et la rapidité de leur 
marche. 

Cette ceinture, consistant en une très-longue 
pièce d'étoffe doublée, est invariablement ajustée 
de manière qu'elle forme sur le dos un immense 
nœud qui ressemble à une giberne. Les femmes 
vont toujours pieds nus et portent seulement des 
sandales de bois de 4 pouces et demi à 5 pouces 
de haut qui sont fixées à l'orteil. On rase la tète 
des enfants du sexe féminin sur un espace de trois 
pouces entre le front et le sommet de la tète, 
mais de telle manière que la tonsure ne commence 

9 



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98 LE JAPON 

qu'à un pouce et demi du front. La plupart des 
femmes laissent croître leurs cheveux quand elles 
sont arrivées à Tâge nubile, mais il y en a beau- 
coup qui continuent à se faire raser la place in- 
diquée même lorsqu'elles sont mariées. Le jour 
du mariage, toute femme s'arrache soigneuse- 
ment tous les poils des sourcils et se teint les dents 
en noir y à l'aide d'un vernis végétal ; elle conti- 
nue cette opération deux fois par semaine, pen- 
dant toute sa vie et même en état de vpuvage. 
Dans la coiffure les femmes sont très-prodigues 
d'une puissante pommade faite de l'huile du 
fruit du camélia simple, et elles savent imprimer 
à leur chevelure une forme magnifique sans la 
tresser. Mais ce ne sont que les femmes pauvres 
qui se coiffent les unes les autres ; celles qui sont 
un peu à leur aise font faire tous les jours leur 
coiffure par un perruquier de profession, qui se 
contente d'un tempo (16 centimes) pour cette 
opération. 

Le seul ornement que les femmes portent con- 
siste en de longues épingles à cheveux à têtes de 
corail ou de petites boules de verre creux, remplies 



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LE JAPON 91) 

d*ean, dans laquelle nagent des paUlettes d'or. 

J'ai déjà décrit la coiffure des hommes : ils se 
la laissent refaire tous les jours par un perru- 
quier de profession, après s'être fait ^shampouers> 
(laver la tête); ils portent, comme les femmes, 
une espèce de chemise d'étoffe de coton colorée, 
et là-dessus un long vêtement en forme de robe 
de chambre avec une étroite ceinture de cuir; ils 
ne portent pas de pantalons, vont pieds nus et 
se chaussent de sandales qu'ils fixent à l'orteil. 
Ces, sandales sont de bois en temps pluvieux, et 
de paille ou de bambou quand il fait sec. Il n'est 
permis qu'aux employés du gouvernement et aux 
militaires de porter des pantalons. Tous ceux 
qui mettent des pantalons se chaussent d'une es- 
pèce de chaussettes de coton bleu foncé, en forme 
de gants pour pouvoir s'attacher les sandales à 
l'orteil. 

Les foulards ou mouchoirs de poche sont in- 
connus au Japon, et tant les hommes que les 
femmes ont dans les manches pagodes de leurs 
habits une sorte de poche dans laquelle ils por- 
tent une espèce de papier brouillard pour se 



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iOO LE JAPON 

moucher; ils accomplissent cette opération avec 
beaucoup de grâce ; et lorsqu'ils la font dans leur 
maison, ils jettent le papier au feu de la cuisine; 
mais quand ils se mouchent en société, ils plient 
le papier soigneusement, cherchent des yeux un 
domestique pour le faire jeter dehors, et, s'ils 
n'en trouvent pas, ils le mettent en poche pour 
le jeter quand ils sont sortis. Ils sont dégoûtés 
de nous voir porter plusieurs jours le même 
mouchoir de pochel 

Les « coolis » et portefaix, ainsi que les 
a bettos » (palefreniers) ne portent pour tout ha- 
billement qu'une étroite ceinture ou un habit 
bleu-foncé aux grands hiéroglyphes rouges ou 
blancs sur le dos; la plupart d'entre eux sont 
abondamment tatoués sur tout le corps. Les voi- 
tures à chevaux sont inconnues au Japon, et on 
n'y trouve que la charrette à bras pour le trans- 
port des grands fardeaux. On rencontre à chaque 
pas de ces charrettes chargées de marchandises, 
tirées et poussées par six coolis haletants, qui 
s'avancent à pas lents et mesurés, en poussant 
continuellement en cadence des cris aigus pour 



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LE JAPON 101 

dégager leurs poumons de l'air qui s'y accumule^ 
et pour faciliter leur travail . 

Les Japonais sont sans contredit la nation la 
pins propre du monde, et personne, si pauvre 
qu'il soit, ne manque d'aller au moins une fois 
par jour à une des maisons de baius publics dont 
les villes sont abondamment pourvues; en outre, 
le climat est magnifique; c'est un printemps éter- 
nel, et on n'a jamais à se plaindre ni de la cha- 
leur oppressive, ni du froid; mais néanmoins il j 
a au Japon plus de maladies cutanées que partout 
ailleurs, et c'est même chose difficile de trou- 
ver un domestique qui n'ait pas la gale. Je me 
suis donné beaucoup de peine pour conuaitre la 
cause de ce mal, et, d'après tout ce que j'ai vu 
et entendu, je crois pouvoir affirmer que le pois- 
son cru, qui forme avee le riz la principale nour- 
riture du peuple, eu est la cause unique. 

Les bains publics consistent en une grande 
salle, dont les murs latéraux sont munis de ni- 
ches pour y mettre les habits; dans un coin de 
la salle est une grande cuve avec de l'eau chaude, 

laquelle y coule par un tuyau de la cuisine ; du 

9. 



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i02 LE JAPON 

côté de la rue la salle est. complètement ouverte 
dans toute sa longueur. L'absence du genre dans 
la langue japonaise pour exprimer la différence 
entre le masculin, le féminin et le neutre semble 
être mise ici en pratique dans la vie quotidienne, 
et dès l'aube du jour jusqu'à la nuit tombante 
tous les bains publics sont remplis d'un mélange 
confus des deux sexes, de tous les âges et abso- 
lument réduits au seul costume de nos premiers 
ancêtres avant qu'ils eussent mordu à la pomme 
fatale; chacun puise de Teau chaude dans un 
seau, se lave soigneusement tout le corps, puis 
s'habille et s'en va. 

€ sainte simplicité! m'écriai-je, lorsque je 
passai pour la première fois devant un de ces 
bains publics et vis trente ou quarante hommes 
et femmes, complètement nus, lesquels, poussés 
par la curiosité, s'élancèrent hors de la maison 
pour observer de plus près un grand morceau 
de corail rouge de forme bizarre, suspenduli la 
chaîne de ma montre; ô sainte simplicité I qui 
ne craint pas la critique du monde, qui n'est 
censurée par aucun code d'un a décorum » cou- 



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LE JAPON 103 

ventionnel, et qui ne ressent aucnne honte de 
l'absence de vêtements I » 

Avec sir Alcock je ne crois pourtant pas qu'une 
telle ignorance de toutes nos notions sur la dé- 
cence ait au Japon les conséquences qu'elle pro- 
duirait inévitablement en Europe, parce que 
où l'homme, en suivant les habitudes de son 
pays, lie sent point qu'il commet une mauvaise 
action, là doivent être inconnus aussi les senti- 
ments vicieux; les pères, les mères, les maris, 
les frères, — tous approuvent les bains des deux 
sexes et, dès la première enfance, la visite quo- 
tidienne à ces bains devient une habitude, qui 
préserve les gens de l'opprobre et des reproches. 
Mais il est fort difficile d'exprimer une opinion 
sur la moralité d'un peuple comparée à celle d'un 
autre. Les femmes chinoises montrent leurs figu- 
res et les peignent pour être admirées, mais cou- 
vrent le cou jusqu'au menton et chaussent soi- 
gneusement leurs petits pieds mutilés; les femmes 
arabes voilent la figure, laissent la poitrine à nu 
et vont pieds nus dans de larges souliers rouges, 
tandis que, sans aucun doute, les unes et les au^ 



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104 LE JAPON 

très regardent rhabillement des dames euro- 
péennes et leurs danses avec les hommes comme 
de graves écarts des règles de la décence. 

Les mœurs du beau sexe sont la sauvegarde 
de l'État; une femme peut se venger, mais l'his- 
toire universelle ne fournit pas d'exemple, que 
des femmes, ou une société mixte de femmes et 
d'hommes aient conspiré pour produire des 
scènes de violence ou de convulsion politique. 
Une longue expérience et une profonde connais- 
sanee du caractère humain doivent avoir donné 
à cet égard une parfaite certitude aux domina- 
teurs jaloux du Japon, et ainsi ils ont peut-être 
jugé à propos de donner dans les bains publics 
un libre cours à la voix du peuple sans une om- 
bre de danger pour l'État. 

Le gouvernement japonais protège le mariage 
tout en approuvant et en encourageant la prosti- 
tution. Un homme ne peut avoir qu'une seule 
femme légitime, dont les enfants sont ses uniques 
héritiers ; mais il peut tenir dans sa maison au- 
tant de concubines qu'il veut. Les parents pau- 
vres sont autorisés par la loi à vendre leurs 



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LE JAPON 105 

filles en bas âge aux établissements de prostitu- 
tion, pour un certain nombre d'années, avec 
faculté de les reprendre à l'expiration du terme 
ou de renouveler alors le contrat encore pour 
quelques années. Ces ventes et ces contrats se 
font avec aussi peu de scrupule que peuvent en- 
ressentir chez nous, en Europe, les parents qui 
louent leurs filles pour un nombre d'années 
comme servantes à une bonne famille, car l'état 
de prostituée est envisagé ici comme exempt 
d'infamie et de déshonneur et aussi parfaitement 
honorable que toute autre condition de la vie. 
Ainsi il arrive très-souvent que les jeunes filles 
sortent des maisons de prostitution pour entrer 
dans l'état de femme légitime, ou qu'elles se 
marient plus tard lorsqu'elles sont rentrées sous 
le toit paternel, après avoir terminé leur car- 
rière de courtisane ou de danseuse. 

Les enfants du sexe féminin vendus aux éta- 
blissements de cette sorte reçoivent jusqu'à l'âge 
nubile, c'est-à-dire douze ans, une éducation 
parfaite selon les conceptions du pays; on leur 
apprend à lire et à écrire le chinois et le japonais, 



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106 LE JAPON 

on leur enseigne l'histoire et la géographie du 
Japon, le travail à l'aiguille, le chant, la musi- 
que et la danse, et, si elles excellent dans ce 
dernier art, elles doivent servir comme danseuses 
jusqu'à l'expiration de leur terme. 

Les établissements de prostitution sont tou- 
jours groupés ensemble dans une partie isolée 
de la ville, et leur nombre, à Yédo, est telle- 
ment immense qu'ils forment une ville à part 
appelée Yosivara^ séparée du reste de la capitale 
par des murailles et des fossés; on n'y entre que 
par une seule porte, gardée jour et nuit par de 
nombreux officiers de police. Yosivara n'a pas 
moins de deux milles anglais de circonférence et 
forme un parallélogramme; sept rues, qui s'en- 
trecoupent à angle droit, la divisent en neuf 
quartiers séparés les uns des autres par des grilles 
en bois, que la police ferme à volonté et qui lui 
permettent d'exercer une surveillance sévère. 

n y a à Yosivara plus de 100,000 courtisanes, 
dont aucune ne peut sortir sans un laisser-passer, 
pour lequel elles doivent payer une forte rétri- 
bution. Le commerce de la prostitution est tou- 



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LE JAPON 107 

jours vendu à part pour chaque ville par le gou- 
vernement japonais^ à renchère au plus oflQcant, 
comme monopole pour un certain nombre d'an- 
nées, et on assure que les revenus en sont im- 
menses et forment une des plus grandes res- 
sources du Trésor. 

Le 7 et le 8 juin, le gouvernement fit annoncer 
par Torgane de la presse étrangère à Yokohama^ 
et par de nombreux placards japonais affichés 
dans les rues, que le Taïcoun { l'empereur tem- 
porel) partirait avec un nombreux cortège, le 
iO du mois, de Yédo, par le Tocaïdo (la grande 
chaussée), pour Osaca, afin de faire une visite 
au Micado (l'empereur spirituel), dont il a épousé 
la sœur; on pria en même temps les habitants 
éti'angers de s'abstenir d'assister au passage de 
la procession pour éviter de grands malheurs, et 
on enjoignit aux Japonais de fermer toutes les 
boutiques situées sur le Tocaïdo et de rester 
dans leurs maisons jusqu'à ce que la procession 
fût passée. Mais le 9 juin, le consul anglais de 
Yokohama publia qu'il avait réussi auprès du 
ministère à obtenir la permission pour les étrasi- 



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108 LE JAPON 

gers de voir la procession en se plaçant dans nn 
bosquet d'arbres situé à quelques pas du Tocaïdo, 
à quatre milles de distance de Yokohama. 

Je m'y rendis à pied pour pouvoir mieux voir 
le pays. La route me conduisait presque conti- 
nuellement sur de petites digues à travers des 
rizières. Le sol consiste partout en une excellente 
terre noire, qui provient probablement des sco- 
ries ou du détritus de rochers en ignition ; et qui 
a été fertilisée en outre dans le courant des siècles 
par le fumier liquide. Le produit le plus cultivé 
est naturellement le riz, qui remplace le pain, 
inconnu dans le pays. On le sème d'abord très- 
serr^ dans des pépinières de boue, d'où on le 
transplante. De toutes les occupations agricoles, 
la culture du riz est la plus repoussante et la plus 
pénible; le dos courbé et les pieds presque jus- 
qu'aux genoux dans la boue puante du champ, 
les hommes et les femmes retirent les jeunes 
plantes de riz, les lient en petits paquets et en 
remplissent leurs paniers pour les transplanter 
dans des champs moins humides. On cultive ici, 
€n outre, beaucoup de colza et de froment qu'on 



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LE JAPON 100 

ne sème point comme en Europe, mais dans des 
ligues séparées Tune de l'autre par des sillons de 
48 pouces de large, et aussitôt que le froment 
approche de sa maturité on plante des fèves en- 
tre les lignes de froment et au milieu des sillons, 
de sorte que, lorsqu'on moissonne la première 
récolte, la seconde est déjà en pied, et de cette 
manière on peut facilement recueillir quatre ré- 
coltes par an. Les champs sont entrecoupés par 
de magnifiques hosquets de palmiers, de sagou, 
de bambou, de châtaigniers, d'orangers, de canne 
rattan, de camélias de vingt différentes espèces, 
de conifères, etc.; partout on voit une immense 
variété de fougères, qui portent sous leurs feuilles 
leurs semences semblables à des espèces de petits 
vers. 

De même que l'on emploie en Europe les 
branches de bouleau comme symbole de bons 
vœux à la fête de Pentecôte, ainsi on met au 
Japon, à la fête de nouvelle année, dans les 
chambres, devant les portes et le long des rues, 
des fougères et des branches de bambou comme 

symbole de félicitation. 

40 



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110 LE JAPON 

Je vis aux deux côtés de la route beaucoup de 
fleurs — surtout beaucoup de roses sans épines, 
— mais jamais je n'ai vu dans ce pays ni fleur 
qui ait le moindre parfum, ni fruit qui ait la 
inoindre saveur. 

Dans chaque bosquet d'arl)res bien situé, on 
est toujours sûr de trouver un ou deux petits 
temples en bois ornés de belles sculptures. 

Après ime heure et demie de marche, je par- 
vins au bosquet qui avait été mis à la disposi- 
tion des étrangers désireux de voir la procession 
du taicoun ; il s'y réunit une centaine d'étran- 
gers et une trentaine d'officiers de police pour 
maintenir l'ordre. Après encore une heure et 
demie d'attente, la procession commença à pas- 
ser. D'abord, vint un grand nombre de coolis 
portant des bagages sur des perches de bambou ; 
puis un bataillon de soldats, habillés de longues 
blouses blanches ou bleues, de pantalons noirs 
ou bleu foncé liés aux chevilles, de bas bleus, de 
sandales de paille et de chapeaux laqués de bam- 
bou, le havresac sur le dos et armés d'arcs et de 
carquois ou de fusils et de sabres ; les officiers 



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LE JAPON m 

étaient vêtus d'un habit de fin calicot jaune et 
d'une robe bleu de ciel ou blanche, tombant 
jusqu'aux genoux et ornée de petites marques 
blanches en signe de noblesse, de pantalons 
bJeus liés aux chevilles, de bas bleus, de sanda- 
les de paille et de chapeaux noirs laqués. Ils 
portaient, attachés à leur ceinture, deux sabres et 
un éventail; leurs chevaux n'étaient pas ferrés 
mais chaussés de sandales de paille. Ensuite ve- 
naient encore des coolis portant des bagages, 
après eux des officiers supérieurs à cheval, ha- 
billés de longues robes blanches avec de grands 
hiéroglyphes rouges sur le dos, puis deux ba- 
taillons de laiiciers â pied, deux pièces d'artille- 
rie, de nouveau deux bataillons de fantassins, 
des coolis portant de grandes caisses laquées, 
puis encore des lanciers à pied habillés de robes 
blanches, bleues ou rouges; des grands dignitai- 
res à cheval en robes blanches aux hiéroglyphes 
rouges; un bataillon de sojdats aux grandes 
blouses blanches, quatre palefreniers qui me- 
naient quatre chevaux de selle caparaçonnés de 
couvertures noires, quatre magnifiques « nori" 



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112 LE JAPON 

mons » (porte-chaises en forme de voiture sans 
roues) noirs laqués, derrière lesquels on portait 
un étendard en forme de fleur de lis, de métal 
doré; enfin, vint le Taïcoun (l'empereur tempo- 
rel ), monté sur un beau cheval brun, non-ferré 
mais chaussé de sandales de paille comme tous 
les autres chevaux. Sa Majesté paraissait-être 
âgée d'une vingtaine d'années, et portait roya- 
lement une belle figure au teint un peu foncé. 
Ce prince était vêtu d'une robe blanche, brodée 
d'or, couvert d'un chapeau laqué et doré ; deux 
sabres étaient attachés à sa ceinture, une ving- 
taine de grands dignitaires en robes blanches lui 
faisaient escorte et fermaient la procession. 

Me promenant le lendemain matin à cheval 
sur le Tocaïdo (la grande chaussée), je vis, près 
de l'endioit où nous avions observé la proces- 
sion, au milieu de la route, trois cadavres, qui 
étaient à tel point mutilés qu'il était impossible 
de juger d'après leurs habits à quelle classe de 
la société ils avaient appartenu. Je pris des in- 
formations à Yokohama et j'appris qu'un paysan, 
qui n'avait probablement pas eu la moindre con- 



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LE JAPON 113 

naissance du passage du Taïcoun, ayant tra- 
versé la chaussée à quelques pas devant le pre- 
mier bataillon de soldats, Tofficier irrité avait 
ordonné à un de ses subalternes de punir Tau- 
dace de cet homme et de le couper en pièces ; et 
comme celui-ci avait hésité à obéir, Tofflcier en 
courroux lui avait fendu le crâne d'un coup de 
sabre et avait tué ensuite le paysan. Au même in- 
stant était survenu un officier supérieur qui, après 
s*ètre renseigné sur les faits, croyant l'officier 
fou, avait ordonné à un soldat de le tuer d'un 
coup de baïonnette, ce qui fut exécuté en un 
clin d'oeil. Les trois cadavres étaient restés sur 
la grande route et toute la procession, qui pou- 
vait se composer de 1,700 personnes, était passée 
par dessus sansffè soucier d'eux ou sans lés 
voir. 



40. 



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IV 



Parmi les différentes excursions que je fis 
pendant mon séjour à Yokohama, une des plus 
intéreasantes fut celle ^^è j'entrepris en société 
de si^ anglais à la grande ville manufacturière 
de Hogiogi^ dans le district des soies. 

Nous partîmes à cjieval, le dimanche 18 juin, 
à 3 heures un quart de l'après-midi. J'avais pris 
ma monture d'une écurie de louage, au prix de 
6 piastres (36 francs) par jopr. Nos sept betfos 
(palefreniers) tout nus, et ne portant qu'une 
étroite ceinture, nous suivaient au pas de course 



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H6 LE JAPON 

et luttaient de vitesse avec les chevaux; tout 
leur corps était tatoué de monstres et de divi- 
nités, aux couleurs vives, et quelques-unes de 
ces peintures semblaient être de véritables cjjefs- 
d'œuvre. Nous voyions continuellement devant 
nous l'immense volcan Fusiyama, qui semblait 
être tout près, bien qu'il fût à une distance de 
80 milles anglais; il est couvert de neiges éter- 
nelles; sa hauteur est de 4,725 mètres, et son 
cratère est de 1,100 mètres de long, sur 600 de 
large et 350 de profondeur. A environ 3 milles 
de la ville, nous passâmes devant le fameux mo- 
nument, portant quatre inscriptions en caractè- 
res chinois, dans lesquelles le gouvernement 
japonais commande de tuer tous les étrangers ; 
il a deux mètres de haut, une épaisseur de 
84 centimètres et est surmonté par la statue de 
Boudha. Ce monument parait avoir été érigé il 
y a deux siècles, au temps du massacre et de 
l'expulsion des chrétiens. 

Nous fîmes halte au célèbre temple de Boken- 
sio, lequel est situé dans un beau bosquet 
d'arbres conifères, de c^imélias, de palmiers, etc. 



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LE JAPON li7 

L'édifice est en bois, avec toit de chaume d'un 
mètre d'épaisseur et, — comme sur tous les édi- 
fices japonais à la campagne — il y a tout le long 
de son sommet un parterre de fleurs de lis. En 
entrant dans la vaste cour dutempleje fus agréa- 
blement frappé par l'extrême ordre et la remar- 
quable propreté qui y régnent, et, tandis que les 
temples en Chine, qui sont pleins de marbres et 
surchargés d'ornements somptueux, ne m'inspi- 
rent que du dégoût et de l'horreur en raison de 
l'extrême malpropreté et de leur état de déca- 
dence, je ne pus contempler sans un vif plaisir 
ces sanctuaires japonais, qui respirent l'ordre et 
témoignent des soins assidus dont ils sont l'objet, 
quoiqu'ils soient bâtis avec une simplicité 
presque agreste. 

Les prêtres vêtus de robes blanches, ayant la 
tète rasée et les pieds nus, s'empressèrent de 
nous ouvrirlesportes de l'édifice, dontle plancher 
est poli et le plafond sculpté et non peint; à ce 
plafond sont suspendues cinq lanternes de papier 
blanc et rouge, de deux mètres de diamètre, ie 
grand autel en bois laqué est orné de fleurs de 



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118 LE JAPON 

lotus dorées; il y a dans le sanctuaire un grand 
nombre de statuettes dorées de divinités et 
d'animaux sacrés et une masse de tablettes por- 
tant des inscriptions en caractères dorés. A 
gauche du sanctuaire se trouve une grande niche, 
dans laquelle il y a plus de cent tabletttes en 
forme de monuments funèbres, portant les noms 
de personnes défuntes qui ont légué de l'argent 
à ce temple, et au milieu de ces tablettes est placée 
la statuette dorée de Boudha. Sur une petite 
table, devant cette niche, se trouvent, dans des 
coupes de bois laqué et de porcelaine, des 
offrandes consistant en sept sortes différentes de 
légumes, de riz et de gâteaux. 

A droite du sanctuaire, une autre niche dans 
laquelle se trouvent, cpllées sur le mur, trois 
images de divinités, et devant chacune d'elles 
sont placés deux repas cpmposés de sept sortes 
diffc^rientes de légumes, de riz et 4e biscuit. — 
Nulle part je ne puis découvrir trace de poussière ; 
tons les châssis sont tendus de papier blauc par- 
faitement propre et sans déchirure. Les prêtres, 
de leur côté, parmi lesquels ily a des vieillards 



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LE JAPON 119 

et de jeunes garçons — se distinguent par leur 
amabilité et leur extrême propreté et présentent 
un contraste énorme avec les insolents, infects 
et immondes « bonzes » (prêtres) chinois. 

JJous continuâmes notre route au galop et ne 
tardâmes pas à entrer dans le district de la cul- 
ture des vers à soie où tous les champs sont 
entrecoupés — comme en Italie — par des ran- 
gées de mûriers, dont on coupe les branches 
pour qu'ils n'arrivent qu*à une hauteur d'un 
mètre et demi à deux mètres et demi. Aussitôt 
que ces mûriers ont l'âge de cinq à six ans^ on les 
déracine et on les remplace par de jeunes arbres, 
parce qu'ici, comme en Chine et dans les Indes, 
ou a là conviction que, plus un mûrier est jeune, 
uiieux ses feuilles conviennent pour la nourri- 
ture des vers à soie. Dans chaque maison des 
villages que nous traversâmes il y a une petite 
fabrique de soie. Les champs sont partout cul- 
tivés avec art; les pluies abondantes et les 
nombreux ruisseaux facilitent les travaux agri- 
coles. A défaut de bétail dont on pourrait 
employer le fumier, on fertilise les champs par 



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120 LE JAPON 

les herbes mêmes qu'on arrache, qu'on coupe et 
qu'on laisse pourrir, ainsi que par l'engrais 
humain liquide qu'on recueille soigneusement 
dans les villes pour asperger les terres. 

Nous arrivâmes à six heures du soir, au 
grand village de Hara-Madjeda, où nous nous 
arrêtâmes à un j'arrfi» de Thé (les maisons de thé 
sont appelées au Japon : jardin de thé) pour y pas- 
ser la nuit. 11 n'y avait pas d'écurie, mais on en 
improvisa une à l'aide de perches de bambou 
qu'on couvrit de nattes ou de planches, de sorte 
que, dans l'espace d'une heure, nos sept chevaux 
étaient hébergés et attachés — à la manière du 
Japon — la tête là où selon les règles euro- 
péennes doit se trouver la queue. La maison a 
seize mètres de façade, elle esta deux étages ; «on 
toit en chaume est orné au sommet d'un beau 
parterre de fleurs de lis. Toutes les parois du rez 
de chaussée consistent en portes à coulisses; on 
enlève le matin celles du côté de la rue pour les 
replacer le soir. Il y a devant la maison une 
espèce de verandah ou de galerie ouverte, dans 
laquelle on se déchausse avant de mettre le pied 



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LE JAPON 121 

sur le plancher du grand salon, élevé de soixante- 
six centimètres au-dessus de la rue ; ce plan- 
cher est ciré, et couvert de belles nattes de 
bambou. Le salon est dépourvu de meubles, 
mais on y voit deux caisses ouvertes d'un mètre 
de long sur soixante-six centimètres de large el 
de haut, contenant des brasiers sur lesquels on 
fait le thé. Dans le fond à gauche se trouvent, 
sur des étagères, un grand nombre de nattes 
de bambou couvertes de cocons à soie, qu'on 
met dans Teau bouillante pour tuer le ver et 
pour en enlever la soie; car si l'on ne tue pas le 
ver, il détruit la soie et sort du cocon en papillon. 
Ce salon occupe trois quarts du rez-de-chaussée; 
l'autre quart est à fleur de terre et occupé par la 
cuisine, les ustensiles de l'art culinaire et par 
cinq ou six barriques de Saki\ Derrière les éta- 
gères de cocons à soie est un petit corridor ouvert 
conduisant àun appartement de derrière composé 
de deux pièces. Dans ce corridor se trouve, à côté 
d'une cuve d'eau pure, une espèce d'auge ou de 

1. Le saki est une espèce d'eau-de-vie très-forle qu'on 
distille avec du riz. 

M 



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122 LE JAPON 

caisse ouverte, placée en pente, de deux mètres 
de long sur cinquante-six centimètres de large 
et de cinq pouces de haut, dans laquelle est placé 
un lavoir en cuivre, de sorte que Teau qu'on 
verse ou qu'on gaspille dans la caisse en découle 
immédiatement; au-dessus de cette caisse est 
suspendu im petit panier contenant dû sel, 
qu'on emploie ici pour nettoyer les dents, et 
un grand paquet de morceaux de papier 
brouillard, dont on se sert pour se sécher, car 
les essuie-mains de toile sont inconnus au Japon. 
On fait le papier avec des écorces d'arbre, et 
même le papier brouillard a une solidité telle 
qu'on peut le faire laver après s'en être servi. A 
deux pas du lavoir est placée la petite salle de 
bains; on y trouve le bain froid et le bain 
chaud. 

De quelque côté que l'on regarde on reconnaît 
la passion de l'ordre et de la propreté poùàséè à 
l'excès. 

On nous logea dans un salon dii deuxième 
étage, et après le souper on y fixa deux grandes 
moustiquaires qui pouvaient nous abriter tous et 



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LE JAPON 123 

SOUS lesquelles i^ous étendîmes nos membres 
fatigués sur les nattes du plancher, en appuyant 
la tête sur de petits oreillers en bois. 

Il avait plu toute la nuit et il plut aussi le len- 
demain, à verse-pendant toute la jpurnée. Néan- 
moins nous partîmes après le déjeuner, à dix heu- 
res et demie du matin, pour la ville de Hogiogi. 
— Pour nous garantir un peu contref la pluie 
torrentielle, nous achetâmes des manteaux de 
paille tels que les emploient les ouvriers japo- 
nais qui laboi^rent les champs dans la saison 
pluvieuse. Mais ces manteaux ne nous donnaient 
que peu fie protection et nous fûmes bientôt 
trempés jusqu'aux os. Malgré la boue profonde 
nous allions presque toujours au galop, et nous 
arrivâmes vej's une heure de relevée à Hogiogi. 

Partout la campagne offrait le plus riant as- 
pect, et Je panorama était particulièrement ma- 
gnifique quand nous arrivâmes sur la crête d'une 
haute colline ; nous vîmes devant nous la vaste 
vallée bordée à environ dix milles de distance 
par de hautes montagnes. 

Nous nous arrêtâmes à Hogiogi à un Jardin de 



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124 LE JAPON 

Thé semblable à celui de Hara Madjeda et nous 
nous mîmes à parcourir la ville qui peut avoir 
vingt mille habitants. Les maisons sont en bois, 
à deux étnges, mais de temps en temps il y a des 
maisons a en pisé » qui servent de banques ou 
de bureaux du gouvernement. Presque dans cha- 
que maison, il y a une tisserie de soie à la main 
ou une boutique de soieries. 

Dans la rue principale, d*un mille environ de 
long et de vingt-six mètres de large, il y a de 
distance en distance des puits munis d'une roue; 
sur cette dernière est posée une corde, à chaque 
moitié de laquelle est attaché un seau, de sorte 
que, lorsqu'on tire la cOrde en bas, un seau se 
remplit toujours, pendant que Fautre remonte 
plein d'eau. 

La pluie torrentielle m'empêchait de voir la- 
ville comme je l'aurais désiré; mouillés à tordre, 
nous nous remimes en route vers cinq heures du 
soir et nous arrivâmes à sept heures à Hara 
Madjeda, où nous passâmes la nuit. et d'où nous 
retournâmes le lendemain matin à Yokohama. 



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J'avais tellement entendu citer les merveilles 
de Yédo que je brûlais du désir d'y aller. D'a- 
près les traités de 1858, cette capitale aurait déjà 
dû être ouverte au commerce étranger en 1862, 
mais les gouvernements d'Europe ont consenti, 
à la prière du Taïcoun, à ajourner l'ouverture 
de ce port à un temps indéfini. Ainsi personne 
ne peut visiter Yédo excepté les ambassadeurs 
des grandes puissances étrangères et leurs invi- 
tés. Par malbeur les ambassadeurs se sont de- 
puis longtemps retirés de Yédo par suite des 

44. 



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126 LE JAPON 

nombreux attentats commis sur leur vie et sur 
celle des gens de leur suite, et personne n'y est 
resté, excepté le ministre plénipotentiaire des 
États-Unis d'Amérique M. Pryune, et même celui- 
ci, absent depuis quelques mois, a laissé comme 
chargé d'affaires par intérim M. Portman. Il me 
fallait donc avoir une invitation de ce dernier 
pour pouvoir visiter Yédo; — il n'y avait pas 
d'autre chance. Comme partout ailleurs, il est 
très-difficile pour un étranger, au Japon^ d'obte- 
nir une invitation du chargé d'affaires d'une 
grande puissance, surtout si l'on est dans l'im- 
possibilité de faire sa connaissance personnelle. 
Pourtant, par l'aimable intervention de mes es- 
timés amis MM. W. Grauert et Gie de Yokohama, 
j'y réussis enfin, et le vingt-quatre juin, le consul 
général des États-Unis, M. Fisher de Yokoharaa, 
me fit remettre par son maréchal, M. Bangs, une 
invitation du chargé d'affaires M. Portman à lui 
faire une visite à Yédo. J'exprimai le désir de 
partir le lendemain dimanche vingt-cinq juin ; 
le consul général envoya donc immédiatement 
pour moi au bureau central de la police japo- 



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LE JAPON iTi 

naise 4e Yokohama un passe-port poiy Yédo 
avec ordre de tenir une escorte de cinq yacounins 
(officiers de police à cheval) à ma disposition- 
PQuy huit bpures du ipatin. 

Par l'entremise du consulat Américain, J'expé- 
diai le soir même à Yédo mon bagage envploppé 
dans du papier huilé noir, et louai pour toute la 
durée de mon voyage, moyennant six piastres 
mexicaines ou trente-sixs francs par jour, un 
cheval de M. Clark. Ce dernier est un nègre de la 
Jamaïque ; d*abord charpentier, il devint ensuite 
matelot, puis maître d-hôtel, puis bbulanger, et 
il est maintenant possesseur d'une écurie dfe neuf 
chevaux de louage pour redevenir boulanger 
aussitôt que la maison, qu'il est en train de faire 
construire, sera achevée. 

n ayait presque continuellement plu depuis 
mon arrivée au Japon, mais le dimanche vingt- 
cinq juin il semblait que toutes les écluses du 
ciel fassent ouvertes. Cependant, couvert d'im 
manteau et d'une casquette de papier imperméa- 
ble, que les Japonais préparent; avec Téporce 
d'un arbre et d'une solidité telle qu'il le cède à 



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128 LE JAPON 

peine au cuir, je me mis en route à huit heures 
trois quarts du matin avec les cinq yacounins 
qui devaient m'escorter sous la pluie torrentielle 
sans pouvoir accepter la moindre gratification; 
mais ils se soumirent à leur sort avec cette phi- 
losophie et cette résignation stoïques qui enlèvent 
au plus triste destin la moitié de son amertume. 
Leurs selles étaient de bois ainsi que leurs étriers, 
qui n'étaient que d'énormes crocs de six pouces 
de large et de quatorze de long et en forme de 
sabots. 

Ils étaient vêtus d'une robe blanche semblable 
à une chemise, d'une longue robe jaune ou bleu 
de ciel, d'un pantalon très-large attaché à l'aide 
d'une ceinture, d'une paire de chaussettes d'étoffe 
bleu foncé en forme de gants et de sandales de 
paille fixées à l'orteil ; ils portaient un large cha- 
peau presque plat de bambou laqué, fixé au men- 
ton à l'aide de bandages. Deux d'entre eux, qui 
étaient d'un rang supérieur, portaient par-des- 
sus les autres habits une redingote courte, en 
forme de blouse, avec les insignes de la noblesse 
sur le dos et les manches ; ils avaient en outre 



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LE JAPON 129 

(Jeux sabres, tandis que les autres n'avaient qu'un 
sabre et un poignard; enfin tous étaient envelop- 
pés dans des manteaux imperméables de paille 
ou de papier semblables au mien, et chacun avait, 
attaché à sa ceinture, un étui contenant un éven- 
tail de papier. 

Nous partîmes à franc étrier tous en ligne; les 
deux officiers de rang supérieur me précédaient, 
les trois autres formaient Tarrière-garde. Six bet- 
tes *, tout nus mais couverts, du cou jusqu'aux 
chevilles, de peintures de divinités, d'oiseaux, 
d'éléphants, de dragons ou de paysages, — le 
tout tatoué aux couleurs vives et avec un art ex- 
trême, — nous accompagnaient à pied et rivali- 
saient de vitesse avec les chevaux. L'un d'eux 
portait, tatouée sur son dos et sur sa poitrine , l'é- 
ruption du volcan sacré Fusiyama; on y voyait 
— en parfaite imitation de la nature — l'épaisse 
fumée qui sortait du grand cratère au-dessus des 
neiges éternelles et le large torrent de lave cou- 
lant d'un autre cratère au pied du cône supérieur, 
se précipitant sur les jardins et les villages dans 

i. Palefreniers. 



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430 LE JAPON 

la plaine ; on y distinguait les habitants dont les 
uns, chargés de leurs enfants, ou de leurs vieux 
parents, fuyaient, les autres, atteints par la 
grande chaleur et à moitié asphyxiés, se tor- 
daient dans l'agonie. 

Nous arrivâmes en un quart d'heure à Rana- 
gawa 4 sur le Tocaïdo 2, qui parcourt tout le pays 
de Nangasaki à Yédo et à Hakodadé, sur une 
distance de plus de six cents milles anglais ; cette 
chaussée, qui a 10 à il mètres de large, est soi- 
gneusement tenue; elle est réputée la meilleure 
chaussée du monde. 11 y a partout au Japon de 
bonnes routes. De Kanagawa à Yédo, sur ime 
distance de vingt milles anglais, le Tocaïdo. 
côtoie presque toujours la mer; il y a des deux 
côtés de la route des Ugnes non interrompues 
de maisons ouvertes sur la rue, et contenant des 
boutiques de jouets, de parapluies de papier 3, de 

i. Kanagawa est un grand village à deux milles et demi 
de Yokohama. 

2. La grande chaussée. 

3. Ces parapluies de papier surpassent en élégance et en 
solidité nos parapluies de soie de l'Europe et on }es achète 
ici pour un itzebou (2 fr. 50 c). 



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LE JAPON 131 

sandales, de peintures, de fruits non mûrs, tels 
que pêches, prunes, abricots, etc., lesquels sont 
cueillis ici quand ils sont encore verts, car les 
Japonais apprécient fort le goût aigre dans les 
fruits ; mais comme je l'ai déjà dit, même les 
fruits mûrs et les légumes sont fades et dépour- 
vus de saveur au Japon, et personne ne se donne 
ici la peine de cueillir des fraises dont les bos- 
quets abondent, parce qu'elles ne sont pas même 
mangeables. 

Il y a, en outre, sur la grande chaussée un im- 
mense nombre de jardins de Thé*, de temples et 
de postes de police. La grande route était en- 
combrée de coolis portant des bagages sur des 
perches, de chevaux portant des fardeaux, et qui 
n'étaient pas ferrés, mais chaussés de sandales 
de paille. En effet, je n'ai vu nulle part au Japon 
de chevaux ferrés que chez les yacounins, et 
même ceux-ci n'ont adopté cette sorte de chaus- 
sures pour leurs bêtes que depuis environ deux 
ans; — tous les autres chevaux, dans le pays, 

1. Je rappelle que chaque maisoti de thé est appelée au 
Japon : Jardin de Thé. 



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132 LE JAPON 

portent des chaussures de paille. Nous rencon- 
trâmes, en outre, grand nombre de soldats, 
marchant dans l'une ou Tautre direction, et ar- 
més d'arcs et de carquois, ou de sabres et de 
fusils, dont les baïonnettes se trouvaient tou- 
jours dans des fourreaux à part, attachés à la 
ceinture ; nous passâmes aussi à côté d'un grand 
nombre de norimons*, portés par quatre coolis, 
et de cangos 2, portés par deux coolis. A chaque 
poste de police que nous trouvâmes sur notre 
route, six ou huit constables étaient assis sur 
leurs talons, et aussitôt que ceux-ci apercevaient 
mes yacounins, ils s'élançaient dans la rue et les 
saluaient en se prosternant devant eux. 

Nous nous arrêtâmes à deux jardins de thé; au 
premier, nous primes seize petites tasses de thé, 
pour lesquelles j'ai eu à payer un itzebou (fr. 2 
50). Ce pays ne produit que du thé vert qu'on 
boit, — comme en Chine, — sans lait ni sucre ; 
je dois remarquer aussi que lait, beurre et café 

i . Chaises portatives noires laquées, très-élégantes ayant 
la forme de la partie supérieure d'une voiture couverte. 
â. Petites chaises portatives de bambou ouvertes. 



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LE JAPON 133 

sont des articles parfaitement inconnus aux Ja- 
ponais, et que leur nourriture animale se limite 
aux produits de la pêche. 

Au second jardin de thé, nous nous arrêtâmes 
plus d'une heure pour diner et pour donner à 
manger à nos chevaux. Comme je Tai déjà dit,- 
dans les écuries japonaises les chevaux sont pres- 
que toujours placés en sens inverse de cdui qui 
est en usage dans les autres pays du monde, et 
la tête du cheval se trouve ici invariablement là 
où, selon nos habitudes, devrait se trouver la 
queue ; au lieu de crèche , ils mangent à un 
seau attaché au plafond par deux cordes qu'on 
fait descendre pour mettre les fourrages à leur 
portée, et qu'on fait monter quand ils ont fini. 
Cette manière d'attacher les chevaux est três- 
pratique et très-sage, parce qu'on peut s'appro- 
cher de leur tête sans s'exposer à être frappé et 
estropié. En efifet, je n'ai jamais vu de chevaux 
plus vicieux et plus farouches que ces coursiers 
japonais, qui tâchent toujours de s'approcher 
l'un de l'autre pour se battre ; il faut même tou- 
jours faire un détour pour éviter les chevaux de 

4SI 



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134 LE JAPON 

somme qu'on rencontre sur la route. On ne voit 
lien que des étalons, les juments étant retenues à 
la campagne pour les haras ou pour la produc- 
tion. On appelle les chevaux ici « ponies, » mais 
ils ne méritent nullement cette dénomination, 
étant tout aussi grands que les chevaux de selle 
ordinaires en Europe. Je dois faire observer en- 
core, qu'en opposition à Tusag^des autres pays, 
au Japon on monte à cheval du côté droit. 

On nous apporta pour notre diner, dans des 
jattes de bois laqué aux dessins dorés, du riz, 
du poisson cru et cuit, et du saki, puis du thé, 
et on me présenta un papier avec des hiérogly- 
phes qui devait être l'addition , car un de mes 
yacounins me montra les cinq doigts d'une main 
en prononçant 1^ mot « itzebous; » il était donc 
clair qu'il fallait cinq itzebous (fr. 12 50) que je 
m'empressai de payer. On reprit alors la note et 
on me la rapporta acquittée. 

Vers smidi, nous arrivâmes dans le port de 
Yédo, qui est défendu par six immenses forts, si- 
tués dans la mer à deux milles du rivage. Mais 
plus encore que par ces forts, Yédo est protégé par 



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LE JAPON 135 

le peu de profondeur de Teau dans le port, où la 
plus petite embarcation ne peut s'approcher du 
rivage à marée basse. Enfin, vers une heure 
après midi, nous entrâmes dans la ville même, 
et nous mimes les chevaux au pas pour pouvoir 
mieux observer. Nous passâmes d'abord par 
im des quartiers du grand trafic, où le rez- 
de-chaussée de chaque maison est occupé par 
une boutique entièrement ouverte sur la rue, et 
où Ton apercevait partout à travers la maison le 
petit jardin à fleurs, orné d'arbres-nains *. 

n n'y a nulle part au Japon, ni maison sans 
jardin, ni jardin sans aquarium^ ou étang en mi- 
niature, bordé par de petits rochers artificiels et 
rempli de poissons rouges aux queues en forme 
d'éventail. 

Les maisons à Yédo 3ont en bois, à deux éta- 
ges et, comme partout au Japon, il y a, au lieu de 
fenêtres, des châssis à coulisse tendus de papier 

1. A l'aide d'atlaches on estropie pour ainsi dire les 
arbres qni doivent servir de principal oenement au jardin, 
et on les rend nains ; on les appelle en anglais : dwarf 
trees. 



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136 LE JAPON 

blanc très-fin, mais fort durable , de sorte qu'il 
peut être longtemps exposé à la pluie sans se dé- 
chirer. De temps en temps on voit des maisons 
« en ptséi^ à Tépreuve du feu, et je crois, qu'en 
moyenne, on peut compter une maison en pisé 
sur vingt-cinq maisons en bois. Malheureusement 
la construction de maisons en pierre n'est pas 
possible au Japon à cause de la fréquence des 
tremblements de terre. Toutes les rues de Yédo 
sont macadamisées comme les boulevards de Pa- 
ris, et les plus étroites d'elles n'ont pas moins de 
sept mètres de large; la largeur moyenne des 
rues des quartiers du commerce est de quatorze 
mètres, tandis que dans les quartiers des palais 
des Daïmios ou princes japonais, elles ont de 
vingt à quarante mètres de large. 

Vers deux heures après-midi, nous arrivâmes 
à la légation des États-Unis, au grand temple de 
Dsen-fou-si, mot qui signifie : « félicité étemelle» » 
On y entre par une énorme porte de granit, d'où 
un chemin pavé de grands blocs de pierre ,con- 
duit, à travers la vaste cour, au grand temple ; à 
gauche de ce dernier il y a un temple plus petit 



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LE JAPON 137 

ainsi qu'un vaste bâtiment habité par les qua- 
rante prêtres qui font le service de ces sanctuai- 
res. 11 y avait du côté droit un bâtiment pareil 
jadis habité par les prêtres et qui servait dès 
1860, à titre de location, à l'ambassade des États- 
Unis; mais cet édifice ayant été détruit, il y a 
quelque temps, par un incendie, il a été rebâti 
par le gouvernement japonais et la Légation s'y 
trouve à présent de nouveau installée. C'est 
ici que je jouis depuis trois jours de l'hos- 
pitalité du chargé d'affaires 1^. Portman , 
qui me prodigue ses bons soins et ses atten- 
tions. , La maison est à un étage et entourée 
d'une galerie, et tous les murs extérieurs et 
intérieurs consistent en châssis à coulisse ten- 
dus de papier blanc. 

M. Portman me conduisit d'abord à l'en- 
tour des deux temples et des deux bâtiments 
contigus pour me faire voir ce qu'il appelle : 
« ses fortifications, » qui consistent en deux 
palissades de bambou et en nombreux pos- 
tes de garde et de guérites, dans lesquels veil- 
lent pendant le jour plus de deux cents, et 

42. 



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i38 LE JAPON 

pendant la nuit plus de trois cents yacounins 
armés de sabres et d'arcs, de fusils et de poi- 
gnards. Chaque soir le mot de passe ou le mot 
d'ordre est déterminé pour la durée de la nuit, 
et celui qui tenterait de passer sans pouvoir 
prononcer ce mot serait à l'instant taillé en 
pièces. 

Il continuait de pleuvoir à verse, mais mon 
désir de voir Yédo était si grand que je ne pou- 
vais y tenir, et après m'être rafrfidchi dans le 
bain je sortis de nouveau à cheval en compa- 
gnie de cinq autres officiers de police ; nous allâ- 
mes, comme précédemment, tous en ligne l'un 
après l'autre; deux d'entre eux d'un rang supé- 
rieur me précédaient, les autres formaient l'ar- 
rière-garde. Nous passâmes par plusieurs des 
nombreux quartiers de Daïmios, dont les palais 
se trouvent invariablement au milieu d'une 
vaste cour quadrangulaire, qui mesure de cha- 
que côté de trois cents à six cents mètres, et qui 
est entourée d'un immense bâtiment en bois à 
deux étages, servant d'habitation aux trabans 
des I)4ïmios et à leurs familles; ces vastes bâti- 



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LE JAPON 139 

ments ne suffisent même pas à loger toute la 
suite de ces princes ; aussi trouve-t-on toujours 
encore dans la cour une masse d'autres habita- 
tions. 

Les Daïmios sont obligés par la loi d'habiter 
leurs palais de Yédo pendant six mois de l'année 
et d'y laisser leurs familles en otage pendant 
leur absence. Ils.partent de Yédo et y revien- 
nent avec une nombreuse suite, dont l'impor- 
tance est en proportion de leurs possessioQs et 
dépasse che2 les plus riches le nombre de quinze 
mille hommes armés. Quelques-uns de ces palais 
de Daïmios sont couverts de pisé, les autres sont 
simplement en bois et blanchis au lait de chaux, 
mais tous sont entourés de fosjés plus ou moins 
larges et quelques-uns sont en, outre environ- 
nés de hautes murailles. Il y a au Japon plus de 
quatre cents Daïmios, qui ont tous un ou plu- 
sieurs palais à Yédo, et on compte que ces pa- 
lais occupent un tiers de la ville. Il y en a 
vingt parmi eux dont, d'après les listes offi- 
cielles publiées à Yédo, les revenus annuels ex- 
cèdent : 



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140 LE JAPON 

263,700 kokous de riz ou à fr. 17 30 c. par 
kokou, fr. 4,562,010 c; et parmi ces vingt il 
en est quatre dont les revenus annuels excèdent 
six cent mille kokous de riz ou fr. 10,380,000, à 
savoir : 

Le Daïmio Kanga-Maida Kaga-no-Kami qui 
a par an 1,202,700 kokous de riz ou à raison de 
francs 17 30 c. par kokou, francs 20,806,710. 

Le Daïmio Satsouma-Matsdaïra Satsouma-no- 
Kami, 760,800 kokous à francs 17 30 c, francs 
13,161,840. 

Le Daïmio Oari-Tokungavav Ovari-Dono, 
629,500 id. à id., fr. 10,890,350. 

Le Daïmio Moutsen ou Xendaï-Matsdaïra 
Moutsen-no-Kami ou Xandaï 626,000 id. à id., 
fr. 10,829,800. 

Sir Alcock fait observer avec raison que le 
Taïcoun est tenu en échec et contrôlé par le res- 
pect traditionnel pour les anciens usages et les 
anciennes lois, mais beaucoup plus encore par 
les Daïmios ou princes féodaux, qui professent 
une subordination nominale, mais soutiennent 



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LE JAPON i41 

lin antagonisme réel; ils possèdent presque tou- 
tes les terres du pays, sur lesquelles ils régnent 
d'une manière absolue,' bien qu'ils soient osten- 
siblement les sujets des deux monarques et sou- 
mis aux lois de l'État, mais ils s'opposent à l'au- 
torité du Taïcounet du Micado ^^ et la limitent à 
mesure qu'ils en trouvent l'occasion ou que 
leurs intérêts et leurs passions le leur dictent. 
C'est une féodalité sans chevalerie, c'est une oli- 
garchie vénitienne de nobles. Le seigneur est ici 
tout , la classe ouvrière n'est rien, et néanmoins 
nous voyons ici paix, contentement général, 
abondance, le plus grand ordre, et un pays cul- 
tivé avec plus de perfection qu'aucun autre pays 
du monde. 

Nous allâmes d'abord à Atango-Yama, où nous 
donnâmes les chevaux à nos six bettos qui nous 
avaient suivi. C'est une haute colline, sur laquelle 
on monte par un bel escalier de granit. Il y a 

i Le Micado est l'empereur spirituel héréditaire et ré- 
side à Osaca, tandis que !e Taïcoun est Tempereur tempo- 
rel héréditaire et réside à Yéilo; — ces deux monarques 
gouvernent le pays d'après une constitution féodale. 



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ÎA2 LE JAPON 

sur cette colline de beaux jardins de thé. On 
jouit de là d'une vue magnifique sur Yédo dont 
on voit cependant à peine le tiers, parce que la 
ville n'a pas moins de douze mille anglais en 
toute direction. Le panorama était des plus va- 
riés. A peu de distance devant moi je distinguai 
la résidence du Taïcoun, laquelle est située sur 
un terrain élevé et entourée d'immenses fossés 
et de hautes murailles. Cet enclos, qui a plus de 
huit kilomètres de circonférence, est considéré 
comme sacré, et l'entrée en est interdite aux sim- 
ples mortels. Pourtant je tiens de la bouche de 
mon aimable hôte, le chargé d'affaires M. Port- 
man, qui a assisté à l'audience que le Taïcoun a 
accordée^ en 1862, aux ambassadeurs étrangers, 
que dans l'intérieur de cet enclos il faut encore 
franchir deux grands fossés et deux hautes mu- 
railles avant de parvenir au palais du Taïcoun; 
ce palais est en bois, n'a qu'un étage, et sa con- 
struction porte un- caractère de simplicité sé- 
vère. Les portes et les colonnes en bois qui, sup- 
portent le plafond, sont ornées de belles sculptu- 
res; mais il n'y a pas une seule fenêtre vitrée, et 



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LE JAPON 143 

I 

comme partout ailleurs au Japon, les murs ou 
parois consistent en châssis à coulisse tendus de 
papier; les chambres sont parfaitement dépour- 
vues de meubles, et le plancher couvert de belles 
nattes de bambou bordées de soie, sert à Sa Ma- 
jesté japonaise à la fois de chaise et de table, de 
canapé et de bois de Ht. 

A droite de la résidence, je vis, également sur 
un terrain élevé, le cimetière qui contient les 
mausolées des Taïcouns; il a quatre kilomètres 
de circonférence, est planté d'arbres gigantes- 
ques et également entouré d'un grand fossé, 
mais tout ce que je pus y découvrir en fait d'édi- 
fices, c'est la tour en forme fantastique d'un des 
trente-huit temples qui s'y trouvent. Malgré tous 
mes efforts je n'ai pas réussi à obtenir la per- 
mission de visiter ce cimetière, qui n'est cepen- 
dant pas aussi inaccessible que l'enclos des pa- 
lais impériaux. 

Plus à droite de ce cimetière, j'aperçus, en 
hgne directe à perte de vue, des palais de Daï- 
niios, ou plutôt des palais avec leurs dépendan- 
ces, car ces palais, quoique vastes, sont tellement 



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144 LE JAPON 

bas qu'on a de la peine à les distinguer des Jiom- 
breuses dépendances qui les entourent; dans 
chaque enclos d'édiGces de Daïmio se voit un 
jardin et un parc planté d'arbres conifères et 
autres. 

En me tournant encore plus à droite je vis le 
grand quartier de commerce, que je venais de 
parcourir, et qui s'étend jusqu'au port. La mono- 
tonie des maisons bourgeoises aux toits de tuiles 
bleuâtres est variée par la belle verdure de leurs 
jardins, par les tours de garde en bois sembla- 
bles aux clochers en Europe, et par les nom- 
breux temples aux sommets sémi- circulaires. 

Plus adroite encore, je remarque le vaste port 
avec ses six forts et ses nombreuses jonques. 
Sept grands pyroscaphes japonais étaient mouil- 
lés sur la rade ; ces bâtiments, qui ont coûté au 
gouvernement plus de quinze millions de francs, 
sont négligés et semblent destinés à pourrir sans 
aucune utilité pour TÉtat. 

Nous descendîmes ensuite d'Atango-Yama, re- 
montâmes sur nos chevaux et fimes le tour de 
la résidence impériale. 



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LE JAPON iAo 

Comme je crois ne devoir rien omettre de ce 
qui est en contraste complet avec ce qu'on voit 
dans le reste du monde, je dois dire : que la 
queue des chats au Japon a à peine un pouce de 
long, et que les chiens , à Faboiement et à la 
poursuite desquels mes montures à St-Péters- 
bourg'et à Constantinople, au Caire et à Cal- 
cutta, à Delhi et à Péking, montraient toujours 
la plus violente opposition, sont au Japon telle- 
ment flegmatiques qu'on ne les entend point 
aboyer, et qu^ils restent tranquillement couchés 
au milieu des rues, même quand ils nous voient 
venir, de sorte que nous devons toujours faire 
un détour pour ne pas les écraser. 

Nous retcrurnâmes à la légation vers sept heu- 
res du soir, et après le diner, M. Portman fit en- 
core une fois avec moi la ronde des fortifica- 
tions, qui doivent nous protéger contre les 
assassins pendant la nuit; tous les postes étaient 
bien munis de « yacounins » et illuminés de 
nombreuses lanternes de papier aux hiéro- 
glyphes rouges et noirs. Ces lanternes ne coû- 
tent qu'ime bagatelle, et elles sont beaucoup 

13 



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146 LB JÀfON 

plus durables que nos lanternes européennes; 
on peut les plier ensemble quand on n en a pas 
besoin. Le naot de passe pour cette nuit-là était 
a dare » (qui vivel) pour la question, et « ka- 
at-zé » pour la réponse. 

Le 26 juin je partis de grand matin, avec 
l'escorte habituelle de cinq oiSciers de police à 
cheval, pour visiter les maisons des autres léga- 
tions. Pour la première fols depuis un mois le 
ciel s'était éclaircl et un soleil tropical resplen- 
dissait dans tout son éclat. 

Nous allâmes d'abord à la légation de France, 
qui se trouve dans la m^son des prêtres du tem- 
ple de Saï'Kai'Dsi^ et n'a qu'une petite cour 
entourée de deux palissades de bambou, La mai- 
son de la légation se trouve à gauche du templC; 
au bord d'un précipice ; elle est assez vaste, mais 
inhabitée et négligée, puisque l'ambassadeur de 
France, qui redoute les assassins de Yédo, ne 
veut plus y résider et habite constamment Yo- 
kohama. 

C'est devant la porte de cette légation, au 



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LE JAPON 147 

temple de 9aï-Raï-Dsi, que fut assassiné en 
1862, M. Heusken, interprète à l'ambassade des 
États-Unis, 

Nous nous rendîmes de là à la légation des 
Pays-Bas, au Temple de Chiogi; on y parvient 
en passant par un beau jardin, planté de camé- 
lias doubles et de palmiers; à l'extrémité du 
jardin, est un escalier de granit, de 20 mètres 
de haut, conduisant au temple, derrière lequel 
se trouve, au pied d^une colline, la maison de la 
légation, qui n'est protégée que par deux palis- 
sades de bambou, dû côté du temple, et par tirie 
seule palissade du côté de là colline, de sorte 
qu'il serait presque impossible de la défendre en 
cas d'attaque. Le chargé d'affaires hollandais a 
donc sagemeilt agi en l'abandonnant et en se 
retirant toui à fait de Yédo. 

Nous reprimes nos montures et allâmes à la 
maison de l'ambassade anglaise, au temple de 
Toden-si, laquelle mérite une description plus 
détaillée, à cause des scènes sanglantes dont elle 
a été le théâtre. On entre par une grande porte 



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148 LE JAPON 

de granit dans la vaste cour, qui a environ cinq 
cents mètres de long sur soixante-six de large, et 
est plantée de grands pins. Un large chemin 
dallé de blocs de granit conduit de la pc»rte en 
ligne droite, par un magnifique « propylacum » 
à deux étages, au grand temple de ïoden-si, à 
gauche duquel est un vaste bâtiment à un étage 
qui sert d'habitation aux nombreux « Bonzes* »; 
à droite est la maison de l'ambassade anglaise, 
également à un étage et contenant de vingt à 
vingt-cinq chambres et plusieurs corridors ; tant 
les parois des cloisons que les murs extérieurs 
consistent en châssis à coulisse tendus de papier, 
de sorte qu'il est presque impossible d'y trouver 
son chemin, la nuit, à moins qu'on ne connaisse 
parfaitement la localité. Ce n'est qu'à cette cir- 
constance qu'a dû soîi salut le ministre plénipo- 
tentiaire anglais, sir Alcock, lors de l'attentat qui 
fut dirigé contre sa vie, en juillet 1862, et dans 
lequel dix personnes furent tuées et quinze griè- 
vement blessées. On voit encore en plusieurs en- 

<. Bonze est la qualification du prêtre japonais. 



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LE JAPON 149 

droits sur le papier des cloisons de grandes ta- 
ches de sang humain qui datent de cette catas- 
trophe. De l'autre côté de la maison est un vaste 
parc d'arbres gigantesques, dont elle est séparée 
par un étang, qu'on traversait sur un pont de 
bois étroit. Des assassins s'introduisirent aussi 
de nuit, en 1863, de ce côté, en donnant le mot 
de passe , tuèrent deux caporaux anglais, mais 
s'enfuirent à l'arrivée d'une force supérieure^ 
sans avoir pu atteindre leur but qui était d'as- 
sassiner le chargé d'affaires anglais, par intérim, 
colonel O'Neale. A présent le pont sur l'étang 
est détruit et la maison de la légation est entou- 
rée par de doubles et triples palissades de bam- 
bou et par de nombreuses maisonnettes pour les 
postes de garde. Mais, néanmoins, les Anglais 
ont peur du sol, physiquement et méthaphori- 
quement volcanique de Yédo, et ont depuis 
longtemps transféré leur légation à Yokohama, 
et leur maison de Yédo est inhabitée et négli- 
gée. Près du temple est suspendue une grande 
cloche, qu'on sonne à l'aide d'une poutre de dix 

pouces d'épaisseur, laquelle est suspendue ho- 

13. 



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150 LE JAPON 

rizontalement par quatre chaines. On sonne dans 
ee pays toutes les cloches de cette même ma- 
nière; les petites clochettes elles-mêmes n'ont 
pas de battant, et on les sonne atee un mar-^ 
teau* 

Je retournai de là avec mon escorte à la Léga- 
tion américaine et, après ie déjeuner, je me mis 
de nouveau en route avec cinq autres yacounins 
pour visiter le célèbre temple d'Asaha-Quan- 
non. 

Le fleuve 0-Kava, qui est trôs-lâtgfî à son em- 
bouchure, mats àtittement sans împortaiifee, di- 
vise Yédo en deux parties inégale^, dent Tuile 
est appelée Hondjo et l'autte Tédo, pto'pi'emeiit 
dit. Yédo est subdivisé en trois partiel, à sav(J^^ : 
Midsi (la Ville), Sird (les palaisi du Taïfecrun) et 
Soto-Siro (les enviroils de ces palais). Le temple 
d'Asaksa-Quaniioti, est pt-esque à Textrémîté de 
Midsi; 

Nous parcourûmes au grand trot les quar- 
tiers monotones et uniformes des résidences 



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m JAPON 154 

desDatiftios, côtoyâmes sur upe bonne distance, 
le cimetière des Empereurs et ralentîmes la vi- 
tesse des chevaux en traversant les quartiers de 
commerce afin que je pusse les observer plus à 
mon aise. 

Nulle part, je ne vis ni boucherie^ ni laiterie, 
ni boutique de beurre, ni magasin de meubles, 
puisque les Japonais ne ^langent pas de viande^ 
ne connaissent ni lait^ni beurre, et ignorent com- 
plètement ce que c'est que les meubles. Je vis, 
par contre, un nombre immense de boutiques 
éontenant des objets de bois laqué , comme 
par exemple des plateaux, des vases resplendis- 
sants comme des glaces et embellis de magnifi- 
ques dessins dorés; je vis des boutiques de poF- 
celaines qui pourraient avar^tageusement rivali- 
ser avec la fabriquede Sèvres, tant pour la finesse 
de la fabrication que pour la beauté des dessina, 
de^ tasses de porcelaine minces comme une co- 
quille d'œuf, et néaumoins très-solides, d'autres 
entourées d'un treillis très-fort de bambou ou de 
canne, mais d'une finesse tellej qu*il est impossi- 
ble de rqponnaitre, sans î»icro^cope , si o'^sfl; 



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152 LE JAPON 

canne ou porcelaine. Mais nous autres Européens 
nous ne saurions nous servir de ces porcelaines 
que pour orner nos chambres, parce que ces 
tasses sont trop petites pour nous, et qu'en outre, 
elles n'ont ni soucoupes ni apses ; nous ignorons 
aussi l'emploi des autres porcelaines, de forme 
fantastique, qui complètent le petit catalogue des 
ustensiles du ménage japonais. Je descendis de 
cheval, donnai la monture à un des a hettos^ » 
et allai sur une distance de plusieurs milles à 
pied, pour pouvoir mieux examiner leà mille cu- 
riosités que les boutiques renfermaient. Je vis 
beaucoup de magasins d'objets d'art en bronze 
et en acier, de vases incrustés de grand prix, et, 
pour donner une idée de la valeur de ces der- 
niers, je peux dire qu'on me demanda 4,300 itze- 
bous (fr. 10,750) d'un vase qui n'était pas encore 
de toute première qualité ; je vis beaucoup de 
boutiques contenant des colliers de boules in- 
crustées, d'autres avec des objets d'art en ivoire, 
des arcs et des sabres. Ces sabres japonais sont 
très-célèbres dans tout l'Orient, et on m'assure 
de toutes parts qu'ils ont une solidité et un tran- 



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LE JAPON 453 

chant tels, qu'on peut couper avec eux d'un coup 
une tringle de fer de l'épaisseur d'un doigt; on 
les vend ici à raison de 80 itzebous (fr. 200) les 
deux sabres, — un grand et un petit. J'offris 
iOO itzebous pour un seul sabre, pourvu que 
l'arnaurier voulût couper avec la lame un clou 
en ma présence avant que je payasse; mais 
comme il se refusa à soumettre l'arme à cette 
épreuve, je ne l'achetai pas, et je crois qu'on 
m'avait exagéré la qualité de ces sabres, parce 
que le clou que je voulais faire couper n'avait pas 
même la sixième partie d'un pouce de diamètre. 
Les arcs sont encore fort en usage au Japon, et 
j'en vois ici, dans les boutiques, de deux à trois 
mètres de long ; on les vend à raison de 58 itze- 
bous (fr. 145) la pièce, avec le carquois de bois 
laqué rempli de flèches. Je remarquai grand 
nombre de boutiques où on vend de véritables 
chefs-d'œuvre en fait de sculptures sur bois ; les 
Japonais excellent surtout dans leurs imitations 
d'oiseaux, mais ils sont inhabiles en sculpture 
sur pierre, et à peine voit-on de temps en temps 
des boutiques contenant des petits objets insi- 



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154 LE JAPOff 

gnifîants sculptés en pierre tendre ; on semble 
ne pas connaître du tout le marbre au Japon. 
Mes yeux furent frappés par le grand nombre- 
des magasins de soieries japonaises, dans cha- 
cun desquels il y a plus de cent employés, hom- 
mes et femmes, et qui pourraient rivaliser en 
grandeur et en richesse avec les plus vastesl ma*- 
gasins de Paris ; mais leur arrangement intérieur 
est un peu différent de ce qu'on voit dans les autre» 
pays. Ils sont ordinairement aux coins des rues 
et entourés de « verandahs » ou de galeries ou- 
vertes; les murs du rez-de-chaussée, qui donnent 
sur la rue^ consistent en châssis tendus de papier 
ou en portes à coulisses ; et, comme dans toutes 
les boutiques du Japon, ôfl enlève ceô châssis 
ou portes le matin pour les replacer le soir, de 
sorte que 6es magasins sont toujours ouverts sur 
tonte leur longueur et leur largeur; Le plancher 
est élevé d'un pied âu-dessus de la rue, et cou- 
vert de nattes fines de bambou bordées de soie. 
Ces nattes conservent pendant de longues années 
un air d'extrême propreté, parce qu'on n'y va que 
pieds nus. Les bottes et les souliers sont inconnus 



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lE JAPOIf 15$ 

ici, personne n'a d'autres chaussures que des 
sandales de bois, de paille ou de bambou^ qu'on 
n'omet jamais de déchausser et de laisser devant 
le plancher natté ; ce dernier est parsemé de tas 
de dix ou vingt pièces d'étoffé^ et à côté de cha* 
que tas^ deux employés sont assis sur leurs ta^ 
lons^ et les acheteurs qui viennent se mettent 
auprès d'eux, dans la même attitude^ pour exa- 
miner l'étoffe et pour marchander. S'ils ont be- 
soin d'autres étoffes, on ne les retire pas d'une ar- 
moire ou d'un tiroir, mais on va les chercher au 
magasin de réserve au deuxième étage^ où les 
mar<ihandises se trouvent dans de petites boites 
de papier, placées les. unes sur les autres. Je pas* 
sai devant un grand nombre de boutiques de san- 
dales, de parapluies et de lanternes de papier, et 
plusieurs librairies où l'on yend des livres d'in- 
struction, et les livres saints de Gonfucius et de 
Mencius, à si bon marché, qu'ils sont à la portée 
du plus pauvre ; je vis aussi un nombre immense 
de boutiques de jouets d'enfants que les Japonais 
fabriquent à si bas prix et avec une telle perfec- 
tion, et souvent avec un mécanisme si ingénieux 



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156 LE JAPON 

qu'ils laissent loin derrière eux les fabricants de 
Nuremberg et de Paris ; on y achète, par exem- 
ple, pour quelques sous, des cages avec des oi- 
seaux artificiels, lesquels se tournent sans cesse 
au moyen d'un mécanisme que le moindre vent 
met en mouvement, et pour trois sous on ob- 
tient une tortue automate. Le joujou dans la 
fabrication duquel les japonais excellent particu- 
lièrement, c'est la toupiCy dont il y a ici plus de 
cent variétés différentes, et Tune toujours plus 
curieuse que l'autre. Je m'arrêtai aussi à beau- 
coup de boutiques où étaient étalées des peintures 
et des tableaux pour lesquels les Japonais sem- 
blent avoir une grande passion, mais les repré- 
sentations des hommes, dans leur vie de tous les 
jours, y sont très-souvent trop fidèles pour 
être suffisamment délicates et fines. Naturelle- 
ment, où les mœurs et les liabitudes de la na- 
tion offrent partout à l'œil dans les maisons et 
dans les rues des formes nues ou quasi-nues, 
sans qu'on ait la moindre idée qu'un tel manque 
de vêtements puisse être une indélicatesse, là le 
peintre des coutumes et des mœurs du peuple 



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LE JAPON 157 

dessine nécessairement ce qu'il voit continuelle- 
ment^ et il le fait dans des attitudes qui ne cor- 
respondent guère aux notions européennes. 

La vue d'un étranger fait événement dans la 
capitale du Japon, et l'on criedt de toutes parts : 
« todsin I todsin I » (étranger) avec l'accent d'une 
vive curiosité quand je passais par les rues. Ces 
exclamations'étaientparticulièrementvives quand 
je me trouvais devant des bains publics, et des 
scènes semblables à celle de Yokohama se répé- 
taient chaque fois que j'avais le malheur de pas- 
ser à pied devant un de ces bains. 

Nous traversâmes aussi le fameux pont appelé 
Nipon-Bassi (pont du Japon) d'où on mesure 
toutes les distances dans le pays. Enfin nous ar- 
rivâmes au grand Propylaeum du TeiJaple d'A- 
saksa-Quannon,d'où une longue et belle avenue 
conduit à la porte intérieure du Temple, Cette 
avenue est bordée des deux côtés d'un immense 
nombre de boutiques qui forment un vaste ba- 
zar, où on vend principaleinent des jouets d'en- 
fants, des idoles, des ornements dé femmes et 
surtout des épingles à cheveux dorées, à tètes 

14 



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158 LE JAPON 

de verre, creuses et remplies d'un liquide coloré 
et de paillettes d'or. Cette avenue était encom- 
brée de femmes, d'enfants, de fainéants, d'ache- 
teurs et de vendeurs. Nous nous airètâmes dans 
un cimetière, à côté du temple, laissant nos ehe- 
vaux à nos ce bettos » ; en montant au temple nous 
vîmes récurie des deux chevaux blancs sacrés 
qui sont au service exclusif du Dieu Quan-Non; 
— les prêtres prétendent qu'il les monte chaque 
nuit en parcourant sur eux des espaces immen- 
ses. Gomme partout ailleurs au Japon, ces che- 
vaux sont placés dans l'écurie de telle sorte que 
leurs têtes se trouvent là où, selon les habitudes 
en Europe, devraient se trouver leurs queues ; 
récurie est ornée de nombreux tableaux conte- 
nant des « ex vofos » en caractères chinois. A côté 
de cette écurie s'en trouve une autre contenant 
un grand cheval de bois laqué ; devant ces deux 
écuries séjourne un vendeur de fèves cuites, et 
les dévots en achètent pour les donner en 
offrande tant aux deux coursiers viv«mts qu'au 
cheval de bois. 
Sur le temple est un grand nid de cigognes, 



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LE JAPON 159 

dont on voyait les deux propriétaires avec leur 
nombreuse progéniture ; ce nid est un ornement 
pour l'édifice. 

J'entrai dans le temple avec mes cinq officiers 
de police et je restai plus d'une heure pour en 
examiner les détails ; une foule de plus de cent 
personnes des deux sexes et de tous les âges se 
pressait continuellement autour de moi en 
criant : « Todsin I Todsin I » et mon escorte eut 
la plus grande peine à les empêcher de me tou- 
cher et de m'arracher le morceau de corail que 
je porte à la chaîne de ma montre, et qui était 
partout au Japon et particulièrement ici au tem- 
ple, l'objet d'une vive curiosité. 

Le temple a de vastes dimensions. Au miUeu 
du grand sanctuaire sur une a chouboutra^ » es- 
pèce d'estrade ou de piédestal, est le grand autel 
en bois laqué noir sur lequel se trouve un dais 
doré en forme de maison. De chaque côté de ce 
dais, on voit une idole dorée de soixante-six cen- 
timètres de haut et, de front des fleurs de lo- 
tus de bronze doré d'un mètre de haut; il y a 
à droite et à gauche deux autres dais, dont cha- 



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160 LE JAPON 

eim contient une vingtaine de statuettes dorées 
de divinités féminines. Un prêtre en longue robe 
pourpre officiait devant Tautel, brûlait de l'en- 
cens, sonnait une clocbe en la battant avec un 
marteau et récitait des prières en joignant les 
mains à plat sans entrelacer les doigts, taudis 
qu'une vingtaine d'autres « bonzes » chantaient 
des hymnes en langue sanscrite. A droite et à 
gauche du grand sanctuaire, est placé un sanc- 
tuaire de moindre dimension, orné d'un grand 
nombre d'idoles dorées ; dans celui de gauche 
on voit, à côté des divinités, les portraits d'un 
grand nombre de courtisanes, natives de Yédo, 
qui se sont distinguées par leurs grâces et leurs 
charmes; quelques-uns de ces portraits sont 
peints sur soie, les autres sur papier, — tous 
sont encadrés. 

Rien ne saurait mieux donner une idée des 
mœurs du peuple japonais que la présence de ces 
portraits dans le sanctuaire du plus grand et du 
plus célèbre temple du pays. 

Dans tous les autres pays, on plaint les cour- 
tisanes et on les tolère, mais on regarde leur état 



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LE JAPON 161 

comme déshonorant et infâme, et jusqu'à pré- 
sent j'ai eu beaucoup de peine à concevoir, que 
les Japonais puissent envisager leur condition 
comme honorable ; mais les voir aller jusqu'à 
rendre des honneurs divins à ce qui, par toutes les 
autres nations du monde, est considéré comme 
déshonneur et infamie — cela me parut un pa- 
radoxe si inouï, si inconcevable, si énorme, que 
je restai longtemps comme stupéfait devant les 
images divinisées de la prostitution, sans pou- 
voir revenir de mon ébahissement. 

Au milieu du temple, il y a sous un dais ou- 
vert la statue en bois de Budha et devant elle 
ime caisse fermée par une grille. Chacun jette 
quelques pièces de « Kash » dans cette caisse, 
touche et retouche la face de l'idole et se frotte 
ensuite sa propre figure avec la même main. 

Par ce frottement continuel une grande partie 
de la figure de l'idole a déjà disparu. Il y a des 
caisses semblables, mais beaucoup plus grandes, 
devant les trois sanctuaires et chacun y jette 
quelque chose avant de prier. Tant les murs que 
les grandes colonnes qui supportent le plafond 

U. 



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162 LE JAPON 

sont couverts de statuettes et d'images de diyi- 
nités, et à toutes celles qu'on peut atteindre! avec 
la main on a attaché des offrandes, tandis que 
sur les autres^ qui sont suspendues trop haut^ 
on a lancé au moyen d'un soufflet ses vœux écrits 
sur de petits morceaux de papier en forme de 
boulettes humectées. Ces boulettes se collent sur 
les idoles sur lesquelles elles sont lancées et y 
restent fort longtemps ; il y en a beaucoup sur 
les portraits des courtisanes, ce qui me prouve 
usqu'à l'évidence que celles-ci sont divinisées. 

Vingt lanternes de papier d'une grandeur 
énorme se trouvent suspendues dans le temple 
et parmi elles j'en ai compté plusieurs de sept 
mètres de long et de trois mètres trente centimè- 
tres de large. Tout ce que j'ai vu jusqu'à présent 
de la religion japonaise me donne la conviction 
que cette religion ne pénètre pas profondément 
dans la vie du peuple, et que les classes supé- 
rieures de la société japonaise sont plus on moins 
sceptiques. Leurs cérémonies religieuses et leurs 
temples sont amalgamés d'une manière étrange 
avec leurs divertissements publics. 



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LE JAPON 163 

Dans la vaste cour du temple d'Asaksa-Quan- 
non, il y a des exhibitions de figures semblables 
à celles de madame Tussaud en Bakerstreet à 
Londres, des Jardins de Thé, des bazars, dix ga- 
leries pour s'exercer au tir à Varc, des théâtres, 
des exhibitions de jongleurs de toupies, etc. 

Je ne crois pas qu'un tel mélange puisse s'ac- 
corder avec de sérieuses convictions religieuses. 

Je visitai dans la cour du temple tous ces di- 
vertissements et j'admirai particulièrement Tart 
de lancer les toupies. Le jongleur lança des tou- 
pies haut dans l'air, les rattrapa sur la pointe 
de sa pipe, puis, tout en parlant avec elles comme 
si elles étaient des hommes, — il leur indiqua la 
route qu'elles devaient suivre : à l'une il com- 
manda de se tourner sur la pointe de son sabre 
et d'aller et de retourner sur le tranchant; à une 
autre toupie il ordonna de faire l'ascension d'une 
corde tendue sous un angle de vingt degrés et 
puis de descendre; une troisième fut lancée en 
l'air, il la rattrapa sur un doigt et lui commanda 
de monter le long de son bras, de faire ensuite 
le tour de son dos et de retourner par l'autre 



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164 LE JAPON 

bras; et les toupies obéissaient toujours comme 
des êtres vivants, et pourtant je puis jurer 
qu'elles étaient sans mécanisme intérieur. La 
force et l'adresse du jongleur étaient telles, 
qu'une toupie, à laquelle il ne donna apparem- 
ment qu'une faible impulsion avec deux doigts, 
tourna pendant dix minutes. 

Si jamais cette page tombe sous les yeux du 
fameux américain M. Barnum, je lui conseille 
d'abandonner l'exhibition des nains et de la 
vieille négresse sourde, muette et paralysée qu'il 
prétend être la nourrice du grand Washington et 
de se hâter de venir au Japon afin d'engager un 
jongleur de toupies pour donner des représenta- 
tations en Europe et en Amérique; c'est un art' 
merveilleux qui ne pourrait pas manquer d'ex- 
citer la juste admiration de tout le monde civi- 
lisé et de lui rapporter des millions par an. Il est 
vrai qu'il est sévèrement défendu aux Japonais 
d'émigrer, mais il n'y a rien d'impossible pour 
M. Barnum. 

Je visitai ensuite le grand théâtre, appelé en 
japonais : « Taïsibaya, » malgré mes cinq 



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LE JAPON ' 168 

yacôunins qui voulaient m'en empêcher à toute 
force. C'est un vaste édifice en bois à deux éta- 
ges, qui peut contenir six à huit mille personnes. 
Ce théâtre est bien différent des théâtres cliinois, 
puis qu'il y a ici une scène de vingt-trois mètres 
de large, et en outre un rideau, des coulisses et 
des décorations comme en Europe, mais de qua- 
lité inférieure. Au lieu de belles peintures on 
voit, au milieu du rideau, des inscriptions japo- 
naises en caractères chinois d'un mètre et demi 
de long, et, à l'entour, des hiéroglyphes de moin- 
dres dimensions, entrecoupées de fleurs. Dans 
tout le théâtre il n'y a ni chaise, ni banc, ni ta- 
ble, et tant le parterre que les galeries en bas et 
en haut sont tapissés de nattes de bamboil de 
deux mètres de long et deux mètres de large, sur 
lesquelles les spectateurs s'asseoient sur leurs 
talons. 

On donna d'abord une pièce dramatique et 
ensuite des pièces burlesques, qui furent jouées 
si admirablement bien, qu'on pouvait tout com- 
prendre sans connaître la langue japonaise. Ici, 
eomme en Chine, il n'y a ni régisseur ni souffleur, 



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1G6 LE JAPON 

car les comédiens n'ont absolument besoin ni de 
l'un ni de l'autre. Au lever du rideau on vit trois 
cooliSy ou portefaix^ assis sur leurs talons dans 
la rue et jouant aux dés, un offîcier de police 
survint et les arrêta parcequ'il est sévèrement dé- 
fendu au Japon de jouer dans les rues. Mais les 
trois délinquants prodiguèrent tant de mots flat- 
teurs à Toffîcier qu'il se laissa enfin séduire et 
prit part au jeu. D'abord la fortune lui était fa- 
vorable et il gagna, mais, excité par le gain, il 
commença à jouer gros jeu et perdit non-seule- 
ment ce qu'il avait gagné, mais aussi tous les 
itzebous et tempos qu'il avait sur lui. Puis, vou- 
lant à tout prix regagner ce qu'il avait perdu, il 
mit en jeu son éventail^ sa blouse^ sa casquette 
laquée^ son pantalon, ses sandales^ sa chemise^ 
et enfin même .son sabre; mais le malheur 
voulut qu'il perdît tout et qu'il restât tout nu sur 
le pavé. Les trois ouvriers se partagèrent sa 
garde-robe et prirent la fuite. Alors arriva le 
gouverneur de la ville, qui resta stupéfait de 
voir son officier tout nu sur la voie publique. 
Celui-ci se prosterna devant lui ef se remettant 



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LB JAPON 167 

ensuite à genoux et tenant le front profondement 
incliné, il lui raconta que des larrons venaient de 
Tattaquer et de le dévaliser, et il le pria de lui 
pardonner la perte de son sabre * 1 II mit tant 
de persistance et versa tant de larmes que le 
gouverneur en fut touché et lui accorda plein 
pardon. 

Au même instant arriva une jeune femme qui 
avait été l'amante de l'officier, mais celui-ci l'avait 
abandonnée et dépouillée de tous les ornements 
qu'elle avait reçus de son précédent maître, et il 
•n avait fait cadeau à sa nouvelle maîtresse. Elle 
se plaignit de ses torts au gouverneur et ajouta 
que l'officier lui avait dit des mensonges, qu'il 
n'avait été ni attaqué ni volé, mais qu'il avait 
été victime de sa propre imprudence au jeu. Le 
gouverneur en courroux dit alors à l'officier 
qu'il mourrait sur l'heure même d'une mort 
ignominieuse, par la pendaison, s'il ne faisait à 
l'instant le hara-kiru (la coupe du ventre). La 

1. La perte d'un sabre est considérée comme un déshon- 
neur qui entraine la peine capitale. Les lois sont sommaires 
et draconiennes au Japon. 



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i68 LE JAPON 

jeune femme s'empressa alors d'aller chercher 
un sabre, et l'officier, après avoir humblement 
remercié le gouverneur pour la grâce qu'il ve- 
nait de lui accorder de mourir d'une mort hono- 
rable^ adressa une courte prière aux dieux, eiji- 
poigna des deux mains le sabre et sembla exé- 
cuter le hara-kiru^ en tombant par terre dans 
une mare de sang; il implora en mourant le 
pardon de son ancienne amante, et en poussant 
un grand soupir il parut expirer ; puis le rideau 
tomba. 

L'opération du hara-kiru était si naturelle que 
tous les spectateurs semblaient en être dupes, et 
on vit des larmes dans tous les yeux. On appela 
l'officier avec frénésie, et quand il reparut sain 
et sauf, il fut accueilli par de vives acclamations 
de joie. Je ne puis pourtant pas m'expliquer 
comment on a fait pour obtenir la mare de sang, 
car l'acteur n'avait pas même une ceinture dans 
laquelle le liquide aurait pu être caché. 

On représenta ensuite plusieurs vaudevilles, 
mais on aurait pu trouver que le rideau tombait 



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LE JAPON i69 

toujours trop tard, si les spectateurs japonais 
étaient susceptibles d'être offensés par des spec- 
tacles obscènes. 

Le théâtre était comble, et il y ayait autant de 
femmes que d'hommes ; du reste tout le monde 
semblait se divertir excessivement. 

Vraiment, je ne puis pas concevoir comment 
des sentiments de pureté et de sainteté peuvent 
exister dans la vie d'un peuple, où non-seule- 
ment les deux sexes fréquentent les mêmes bains 
publics ; mais auFsi où les femmes de tous les 
âges se divertissent au plus haut degré comme 
spectatrices de tableaux obscènes. 

Nous ne quittâmes le théâtre qu'à six heures 
du soir, et comme M. Portman m'attendait à 
dîner à sept heures , nous allâmes presque tou- 
jours au galop; mon avant-garde dispersait la 
foule qui encombrait les rues, par des cris conti- 
nuels : «Haï! haï! abonaï! » (Attention, prenez, 
garde) ; nous arrivâmes ainsi à sept heures et 
et demi à la légation au temple de^ Dsen fou-si. 

Le mot.d'ordie était pour cette nuit, à la ques- 

15 



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170 LB JAPON 

tion : « dare » (qui vive) Taï *. Je suis ici à 
Tédo tout à fait comme prisonnier, et quoique la 
cour et les alentours de la maison de la légation 
soient soigneusement gardés par des centaities 
de « yacounins » armés, plusieurs officiers de 
police me suivent chaque fois que je vais au bain 
ou à récurie, bien que l'un ou l'autre se trouve 
dans cette même cour; en vain protesté-je con- 
tre ces ennuyeux excès de soins qu'on prend 
pour ma sauvegarde, en vain je me perds 
en conjectures pour en deviner la cause ; j'en 
suis d'autant plus surpris que je sais parfaite- 
ment que les Yacounins ne me prodiguent point 
leur ennuyeuse» surveillance par intérêt, car la 
plus grande offense qu'on pourrait leur faire, ce 
serait de leur offrir de l'argent, et ils se feraient 
plutôt le Bara-kiru, que d'accepter une gratifi- 
cation. Mais si cet excès de zèle, dont je suis 



1. Le mot Taï signifie : grand. Phoon signifie en japo- 
nais et on chinois : t vent » et Taï-phon : le grand vent 
ou l'ouragan ; ainsi l'étymologie du mot anglais Typhoon 
(ouragan) n*est point du mot grec : TU(pt(av, mais des dtux 
mots chinois Taï et Phoon. 



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LE JAPON 471 

l'objet, me fatigue pendant le peu de jours que je 
passe à Yédo , combien est alors à plaindre mon 
illustre bote le chargé d'affaires, M. Portman, 
qui est tout autant surveillé que moi et ne peut 
jamais sortir dans la rue sans avoir une avant-- 
garde de deux et une arrière-garde de trois offi- 
ciers de police 1 

Hier, 27 juin, je partis de grand matin avec 
cinq yacounins poiu» visiter la célèbre pépinière 
de Dangozaca^ le parc, les fameux jardins de thé 
d'0rf-5i, et retourner de là par le temple d'A- 
saksa'Quannon^ que je désirais yoir encore une 
fois ; c'était une tournée de trente-cinq milles an- 
glais, et il fallait se dépêcher pour avoir le temps 
de voir tout et de prendre des notes. 

Nous parcourûmes d'abord au galop un grand 
nombre de rues et de places publiques, bordées 
de palais de Daïmios, et puis la belle avenue qui 
longe le vaste fossé des palais du Taïcoun; ce 
fossé est toujours couvert d'une masse innom- 
brable de volailles sauvages, tels que oies, ca- 
nards, etc., qui se sentent ici tellement en sécu- 
rité que rien ne semble pouvoir les effaroucher. 



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172 LE JAPON 

parce qiie, sons peine de mort, personne n'ose 
les tuer, ou seulement les molester. 

Nous rencontrâmes en route plusieurs proces- 
sions de Daïmios ou de membres de familles de 
Daïmios, portés dans des norimons noirs laqués, 
précédés et suivis par un grand nombre de sa- 
tellites à pied et à cbeval, armés de deux sabres, 
et tous avec des chapeaux de bambou laqués et 
dorés, et avec des tuniques de couleur bleu-clair, 
sur le dos desquelles était indiqué en grands ca- 
ractères chinois le nom et le rang du maître; 
des pantalons étroits de couleur foncée, des bas 
bleus et des sandales complétaient leur habille- 
jnent ; ils faisaient belle figure et constituaient 
un train imposant; ces processions étaient tou- 
jours suivies par dix ou douze coolis portant sur 
des perches de bambou des bagages enveloppés 
de papier noir huilé. 

De l'extrémité nord du Siro ^, d'où on jouit 
d'une vue superbe sur Yédo, notre route descen- 
dait dans la partie basse de Midsi 2, dont elle 

1. Siro, c'est ainsi que sont appelés les palais da Taïcoun* 

2. Midsi est la yille. 



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LE JAPON 173 

parcourait le quartier le plus commerçant, et les 
rues étaient tellement encombrées de monde que 
les cris de mon avant- garde: « Haïl haï! abo- 
nni I y> n'aidaient plus à rien, et nous étions forcés 
de ralentir le pas de nos montures pour ne pas 
causer quelque malheur. 

Nous passâmes ensuite de nouveau au trot par 
des quartiers occupés par des palais de Daïmios, 
parmi lesquels on distingue à sa vaste étendue 
le palais du prince Ranga-Maida-Raga-no-Rami, 
qui est l'homme le plus riche du Japon, et nous 
entrâmes ensuite dans les grands quartiers des 
maisons de campagne, qui sont toutes pourvues 
d'un beau jardin dont une grande partie est tou- 
jours occupée par des pépinières d'arbres-naïns *, 
et de plantes rares. 

Nous arrivâmes, après une marche de deux 
heures et demie, à Darigozaca, fameuse pépinière 
située sur la pente d'une colline avec un grand 

1. Dwarf'irees, ou en allemand Zwergbaume; je ne sais 
pas traduire autrement que par arbres-nains, toutefois je 
crois qu'il y a pour ce mot une meilleure expressioa dans 
dans la langue technique de rhorticulture. 

15. 



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174 LE JAPON 

escalier de granit et maintes imitations de ro- 
chers. On y voit une masse énorme ^''arbres- 
nains de toute espèce, élevés avec art -dans de 
grands pots à fleurs et rendus nains par des atta- 
ches de bambou^ et entre autres des pins qui n'ont 
qu'un mètre et demi de haut^ et dont les bran- 
ches parfaitement horizontales forment des pa- 
rapluies de six mètres et demi de diamètre. On 
y remarque en outre un grand nombre d'arbres, 
auxquels Fart du jardinier a su donner la forme 
d'animaux^ comme par exemple, de tigres, de 
chameaux, d'éléphants, etc. Mais ce que je vis 
de plus merveilleux, c'était un pin en forme de 
grenouille, à douze tiges, qui se joignaient à 
neuf ou dix pouces au-dessus du sol dans une 
seule tige, et un oranger qui n'avait que soixante 
centimètres de haut, mais à la tige duquel on 
avait su donner une épaisseur de cinq pouces en 
coupant toujours les branches. 

La partie de Yédo qu'on voit de la colline de 
Dangozaca a l'apparence de deux vastes villes au 
milieu d'une fbrêt. 

Nous continuâmes notre route à travers de 



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LE JAPON 175 

beaux jardins et de beaux pares jusqu'à Od-si, 
charmant village, célèbre par ses jardins de thé^ 
situés sur le bord d'une rivière, qui y forme une 
magnifique cataracte. De l'autre côté de ce fleuve 
s'élève une colline d'environ trente-trois mètres 
de haut avec un magnifique parc de bambous et 
d'arbres gigantesques. J'y montai avec mes in- 
fatigables yacounins par un escalier de granit, et 
je trouvai au milieu du parc le célèbre temple 
Gongen-sama-notera^ qui a été érigé par Hiéas, le 
fondateur de la dynastie des Taïçoons actuels. 
Ce sanctuaire est orné de peintures encadrées 
d'oiseaux et de portraits de courtisanes qui se 
sont distinguées par leurs charmes ; il y a en 
outre de belles sculptures sur bois représentant 
des oiseaux et des arbres, des vases de bronze, 
des objets de bois laqué et quatre lanternes de 
bronze de deux mètres de haut en forme de 
tours fantastiques et d'un travail admirable. De- 
vant la porte on voit un grand tambour de 
bronze et un Propylaeum contenant deux idoles 
rouges de grandeur colossale. De belles avenues 
entrecoupent ce magnifique parc. Eu descendant, 



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176 LE JAPON 

j'entrai dans une pépinière d" arbres-nains, et je 
trouvai une maisonnette de quelques pieds de 
haut, qai sert de sanctuaire ou de petit temple, 
mais ne contient que deux mauvaises peintures 
représentant deux chiens qui veillent à un feu. 
Ce jardin semble être situé à une extrémité de 
la vaste ville, puisqu'on ne découvre de là, dans 
la plaine, que des rizières. 

J'allai avec mes cinq Argus à un des nom- 
breux et magnifiques jardins de Thé, qui bor- 
dent la rivière; j'y avais commandé le déjeuner 
en montant au temple. Ces jardins de Thé^, sont 
des maisons en bois à deux étages, qui resplen- 
dissent de propreté ; les planchers polis ou la- 
qués sont couverts de belles nattes de bambou 
bordées de soie et, comme partout ailleurs, ces 
maisons sont parfaitement dépourvues de meu- 
bles; le service est fait par un nombreux person- 
nel de jeunes filles de douze à dix-sept ans, d'une 
beauté éclatante, habillées coquettement de lon- 



1. Je rappelle que Jardin de Thé est une expression ja- 
ponaise qui signifie amplement : Maison de Thé, 



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LE JAPON 177 

gues robes, serrées par de grandes ceintures, de 
telle sorte que la partie inférieure de la robe 
permet à peine à la propriétaire de marcher, et 
montre une tendance anti-crinoline des plus pro- 
noncées. Elles ne sont chaussées que âe sandales 
de î)ois, qu'elles laissent toujours devant le plan- 
cher natté des chambres, et leurs coiffures sont 
de véritables chefs-d'œuvre de l'art du perru- 
quier. Aussitôt qu'un convive entre et s'assied 
sur ses talons, une des jeunes sirènes lui ap- 
porte, en faisant une profonde révérence, une 
pipe et une petite caisse de bois laqué contenant 
deux vases de bronze, dans Fun desquels il y a 
du tabac et dans l'autre des cendres avec des 
charbons brûlants, tandis qu'une autre sirène 
lui présente, également avec une profonde incli- 
nation de corps, sur un plateau de bois laqué, à 
dessins dorés représentant le volcan Fusiyama 
ou des Gigognes, une petite coupe remplie de 
thé vert, sans sucre ni lait. Ces maisons sont en- 
vironnées de jardins à fleurs, qui bordent le 
fleuve et sont ornés de beaux pavillons ouverts 
et d'arbres nains. Pour nous séparer des autres 



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178 LE JAPON 

convives, on nous conduisit dans un de ces pa- 
villons, d'où Ton voyait, à peu de distance , la 
cataracte. 

Une des jeunes demoiselles me servit dans des 
jattes rouges de bois laqué, revêtues d'abon- 
dantes dorures, du riz, du poisson cru et du 
poisson cuit, à une sauce très-appétissante, des 
homards^ des herbes de mer, des rejetons de 
bambou (qui ressemblent aux asperges), des 
œufs durs ; puis dans un vase d'étain, en forme 
de trompette, du Saki froid, et une petite coupe 
de porcelaine au lieu d'un petit verre. Comme je 
ne pouvais pas parvenir à m'asseoir à la japo- 
naise, sur mes taions, je me mis en position ho- 
rizontale auprès de mon déjeuner. Une autre 
jeune femme servit à mes cinq yacounins du riz, 
du poisson cru et cuit, des conserves, et. Tune 
après l'autre, au moins six théières avec du 
saki chaud, que ces gens préfèrent au saki froid. 
On m'apporta ensuite le compte, qui montait à 
six itzebons (15 francs). 

Après le déjeuner nous partîmes dans l'ordre 
habituel pom: le temple d'Asaksa-Quannon. La 



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LE JAPON 179 

route était presque constamment bordée de mai- 
sons de campagne, de pépinières et de jardins de 
légumes. Les seuls objets intéressants que je vis 
en route, sont une forge et une école japonaises. 
J'entrai dans Tune et l'autre, pour les examiner 
de plus près. 

La salle de l'école était^dans toute sa longueur^ 
ouverte sur la rue, et il n'y avait naturellement, 
ni bancs ni tables; une soixantaine de petits 
garçons de quatre à six ans étaient assis sur leurs 
talons, sur le plancher tapissé de nattes, et cha- 
cun tenait à la main un rouleau de papier, sur 
lequel il imitait les mots, ou les sons japonais, 
que le maître écrivait en caractères chinois, à la 
craie blanche, sur une planche noire placée obli- 
quement. 

Celui-ci me fit les honneurs de l'école, mais, 
en raison de la difficulté de nous comprendre 
mutuellement, notre conversation ne fut ni lon- 
gue ni intéressante ; pourtant je compris, qu'à 
cause de la nature compliquée des diflFérentes 
écritures japonaises, on enseigne d'abord à la 



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180 LE JAPON 

jeunesse à écrire le japonais avec des caractères 
chinois. 

Ce qui frappa mon attention dans la forge, 
c'est un soufflet double , de construction aussi 
ingénieuse que simple ; il consistait en une caisse 
fermée, placée longitudinalement, d'un mètre 
seize centimètres de long, sur trente-neuf centi- 
mètres de large et quarante-deux centimètres de 
haut. Pour l'entrée de Tair il y a deux soupapes, 
dont l'une se trouve dans la planche de devant 
et l'autre dans celle de derrière. Dans le fond de 
la caisse est un trou, qui communique à l'aide 
d'un tube souterrain, avec le feu, lequel se 
trouve dans un large trou de huit centimètres 
de profondeur, à fleur de terre, au milieu de la 
forge. Devant la caisse est assis un garçon qui 
ne fait que tirer à soi ou repousser du pied la 
poignée du tampon de l'espèce de pompe qui se 
trouve dans la caisse et, soit qu'il la tire à lui, 
soit qu'il la repousse, le vent sort toujours avec 
grande véhémence, par le canal souterrain, et 
anime le feu. 
Je restai quelques heures dans le temple d'^l- 



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LE JAPON 181 

saksa-Quannon et dans les places de divertisse- 
ment qui r.entourent, et retournai ensuite à la 
Légation des États-Unis, au temple de Dsen- 
fou-sL Le mot de passe était hier soir à la ques- 
tion : dare (qui vive!). Musmé (femme). 

Je fus éveillé ce matin, à quatre heures et 
demie, par le son de la cloche, qui convoquait — 
comme toujours, à cette heure — les bons prê- 
tres de notre temple, à chanter la messe du ma- 
tin. Je me hâtai de m'hahilier pour voir la céré- 
monie. 

A peine sorti de ma chambre, je fus accosté 
par trois yacounins qui me suivirent au temple. 
Le service était le même qu'au temple d'Asaksa- 
Quannon ; le prêtre en longue robe pourpre offi- 
ciait devant l'autel, sur lequel était allumée une 
masse de cierges; vingt autres prêtres étaient 
assis sur leurs talons et chantaient des hymnes 
en langue sanscrite. Tous les prêtres du Japon 
se rasent la tête et sont voués au célibat. La reli- 
gion primitive du pays est celle de Siniou^ qui 
est encore observée. On importa en outre, de 

Chine, il y a treize ou quinze cents ans, les doc- 

16 



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182 LE JAPON 

trines de Confucius, et enfin, au vu® siècle de 
notre ère, la religion de Budta; cette dernière 
est à présent la religion dominante. 

Je partis ce matin à sept heures et demie avec 
une escorte de six officiers de police à cheval, 
dont un me quitta plus tard; six bettos nolis 
suivirent — comme toujours — au pas de 
course^ 

Nous allâmes directement au temî)le de Scan" 
gava Hatsiman, en passant par la partie de la 
ville que je n'avais pas encore visitée. 

Nous passâmes presque toujours dans le voi- 
sinage du port, par des rues bordées de palais de 
Daïmios; nous parcourûmes ensuite plusieurs 
grands quartiers commerciaux et traversâmes le 
long pont appelé Yetaî-Bassi, lequel est jeté sur 
le fleuve 0-Rava, tout près de son embouchure. 
En une heure trois-quarts, nous arrivâmes au 
temple de Scangava-Hatsiman, qui est un des 
plus beaux de Yédo. Nous entrâmes par une 
grande porte de gfanit, d'où un ctemin dallé 
de grands blocs de pierre mène directement au 



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LE JAPON 183 

temple, à travers la vaste cour, en passant par 
différents propylaca. 

Le temple est en bois et se trouve sur une 
espèce de chouboutray ou piédestal en pierre. 
Devant Tédifice, il y a, à droite et à gauche, un 
lion et une magnifique lanterne de granit à fe- 
nêtres de papier ; ces lanternes ont deux mètres 
et demi de haut et sont placées sur des piédes- 
taux de deux mètres d'élévation; à quelques pas 
plus loin on voit deux lanternes de bronze, or- 
nées de dragons et d'inscriptions, de deux mètres 
soixante-sept centinaètres de haut, sur des pié- 
destaux de granit de soixante centimètres d'élé- 
vation. A droite est une cloche sans battant de 
deux mètres de haut, qu'on sonne à l'aide d'une 
poutre horizontale. Le temple est orné de belles 
sculptures en bois, et les murs et le plafond sont 
embellis de peintures représentant des cigognes. 
Le sanctuaire consiste en deux pièces, dans cha- 
cune desquelles il y a des autels, des jattes de 
bois laquées, une masse d'idoles, des lions de 
bronze, des vases d'argent, des fleurs de lotus 
dorées, etc., etc. Je fus suivi dans ce temple par 



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184 LE JAPON 

une foule immense aux cris de : todsin! todsin! 
Derrière le temple, sur la cime d'un arbre sec, se 
trouve un nid de cigognes. 

Je me rendis de là avec mon escorte au temple 
de Sakee-Benten^ à côté duquel se trouve, sur un 
piédestal d'un mètre de haut, un daïbouts^ ou 
idole masculine, de bronze, posée assise sur ses 
talons et mesurant deux mètres vingt-deux cen- 
timètres de haut. 

A quelques pas de ce temple et siu* le rivage 
même de la mer, on voit un jardin de thé ; nous 
y prîmes l'infusion favorite du pays dans un 
pavillon d'où on jouit d'une vue superbe sur le 
port et sur les jardins voisins remplis de pins, 
dont Tart du jardinier a conduit toutes les bran- 
ches hozizontalement. Il y a dans ce jardin de 
thé un télescope de fabrication japonaise, mais 
on voit encore mieux avec les yeux non armés 
que par cet instrument. Je retournai à la lé- 
gation par le second pont appelé Liogokou- 
Bassi. 

Après le déjeuner, je visitai le parc du temple 
d'Ahabané, qui a servi de cimetière japonais, et 



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LE JAPON 185 

qui est remarquable parce qu'il contient le tom- 
beau de Henry Heusken, interprète à l'ambas- 
sade des États-Unis d'Amérique, qui fut assassiné 
ici le 19 janvier 1860; c'est le seul chrétien mort 
ou enterré à Yédo. Il est sans doute aussi le seul 
étranger qui soit jamais parvenu à lire et à écrire 
correctement le japonais, et c'est la connaissance 
parfaite de cette langue qui a été la cause de sa 
mort, parce que les Japonais avaient peur qu'il 
ne vit trop bien et qu'il ne révélât les secrets de 
leur système gouvernemental. Ce cimetière est 
considéré par le peuple comme profané depuis 
que Henry Heusken y est enterré, et il est à pré- 
sent abandonné. 

La société japonaise est divisée en six classes 
ou castes distinctes, dont les trois premières sont 
séparées l'une de l'autre et des trois dernières 
presque aussi rigoureusement que le sont les 
castes des Hindous dans les Indes. La première 
classe est celle des samourvis (nobles], qui ont de 
grands privilèges et portent denx sabres. La 
deuxième classe est celle des bosans (hommes de 
lettres), à laquelle appartiennent les prêtres et 

16. 



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18Ç LE JAPON 

les médecins, qui ont égalenient le droit de 
porter (Jeux sabres, Dans Ja troisième classe on 
range les pêcheurs, les artisans, les marins, les 
marchands et \es agriculteur3. Personne de cette 
classe ue peut parler à quelqu'un de la première 
classe sans se mettre devant lui à genoux. Lgi 
quatrième classe est celle des hettas (hommes 
qui versent le sang), et on y range les bour- 
reaux, les écorcheurs et ^es tanneurs, qui sont 
tous considérés comme impurs et doivent demeu- 
rer hors des villes; ils sont gouvernés par un 
dan-saïman (roi), qui réside à Yédo et paye un 
tribut considérable au Taïcoun. L,a cincjuième 
classe est celle des kotsedjikis (mendjants), qui 
sont subdivisés en quatre catégories dont cha- 
cune a un chef à Yé^o. Une de ces catégories 
ne contient que d'anciens nobles dégradés qui, 
honteux de l'état de misère auquel ils sont ré- 
duits, cachent complètement leur figure sous un 
immense chapes^u de bambou, en forme de tuyau, 
de soixante-six à soixante-dix centimètres de 
long qui repose sur leurs épaules. L'incognito 
de ces malheureux est protégé par l'État, et il 



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LE JAPON 187 

est défendu sous peine de mort de lever leur 
masque. La sixième Ciasse est celle des kristens 
(chrétiens). Ce sont les descendants des Japonais 
qui ont embrassé le christianisme vers le milieu 
du XVII® siècle, et qui furent massacrés en 1684; 
on épargna alors la vie de leurs enfants qui fu- 
rent élevés dans la religion de Budha, mais 
quoique celle-ci ait été la foi de leurs descendants 
jusqu'à présent, et bien qu'ils n'aient pas la 
moindre idée du christianisme, ils sont profon- 
dément méprisés, considérés comme impurs et 
forcés d'Uabiter un quartier isolé de Yédo. 

Comme il n'y s^ pas d'état civil au Japon et 
comme le gouvernement ue fait pas de cens^ il 
est difficile d'indiquer, même approximative- 
meut, le chiffi'e de la population de Yédo, lequel 
est diversement estimé de deux millions et demi 
à trois millions d'habitants. 

Le chargé d'affaires, M, Portmau, qui a visité 
le pays eu qualité de secrétaire (\\x commodore 
Perry, en 1854, et qui résidp depuis 1859 cons- 
tamment à Yédo, croit que le uombre des 
habitants de cette capitale ne suipassti pas 



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188» LE JAPON 

deux millions et demi, et qu'il se divise ainsi : 
Fonctionnaires, domestiques et soldats appar- 
tenant à fa maison de l'empereur. . 225,000 

Daïmios et leurs satellites 600,000 

Hettas, mendiants et kristens. . . 50,000 

Clergé et médecins 225,000 

Marchands, artisans, pêcheurs, 

agriculteurs, marins. 1,100,000 

Pèlerins et voyageurs. 200,000 

Courtisanes 100,000 

2,500,000 
Toute cette population est purement japonaise 
et les seuls étrangers qui se trouvent à présent à 
Yédo sont les chargés d'affaires, M. Portman et 
moi. Mais, même à la population des trois ports 
de mer ouverts au commerce étranger, les autres 
nations n'ont fourni qu'un très-faible contin- 
gent, et le nombre des étrangers est : 
A Yokohama, environ. . 200 
ANangasaki, — . . 100 
AHakodadé, — . . 15 

Ainsi, en tout au Japon. 315 



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LE JAPON 189 

Ils habitent à Yokoliama un quartier séparé, 
sur le rivage de la mer; leurs maisons sont à 
deux étages, à fenêtres vitrées et entourées de 
verandahs en bas et de galeries en haut; elles 
sont invariablement bâties au milieu de beaux 
jardins plantés de fleurs et d'arbres. Parmi ces 
jardins se distingue celui de mon jeune ami 
M. W. Grauert, par sa riche collection de pal- 
miers, de camélias et d'arbres conifères. L'ameu- 
blement de sa maison prouve aussi à l'évidence 
à la fois le bon goût et le talent du maître et 
l'ingéniosité de son charpentier japonais, qui a 
fabriqué tous les meubles d'après les dessins de 
M. Grauert et sans avoir jamais vu un meuble 
in natura^ puisqu'il n'y en a pas au Japon. 



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VI 



Je prévois qu*a mon retoù/ à Saîntt^étersbourg, 
mes amis me demanderont comment j*ai trouvé 
la civilisation au Japon, et je devrai nécessaire- 
ment leur répondre par la question : « Qu'est-ce 
que vous entendez par ce mot civilisation? « Si 
l'on entend par ce inot une civilisatioii matérielle^ 
alors je dirai que les Japonais sont très-civiîisés, 
car dans les arts industriels ils sont parvenus au 
plus haut degré de perfection qui pourrait être 
atteint sans l'aide de machines à vapeur; — en 
outre, rëducation est ici plus générale même 



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192 LE JAPON 

que chez les nations les plus civilisées de l'Eu- 
rope, et tandis que tous les autres peuples de 
l'Asie, et même les Chinois, tiennent leurs fem- 
mes dans une ignorance complète, il n'y a au Ja- 
pon ni homme ni femme qui ne sache au moins 
lire et écrire la langue du pays en caractères 
japonais et chinois. Mais si on entend par le mot 
civilisation : propager et conserver ce qu'il y a 
de vital dans la religion, — dans la religion 
comme les chrétiens la comprennent, — pour 
stimuler les plus hautes aspirations du cœur et 
les plus nobles conceptions de l'intellect, pour 
détruire la superstition ef inculquer la tolérance, 
si on appelle cela civilisation, alors certainement 
la nation japonaise n'est rien moins que civilisée, 
parce que, outre les puissantes raisons, énoncées 
dans les précédentes pages, qui doivent nécessai- 
rement s'opposer chez les Japonais à l'éclosion 
des nobles sentiments faits pour susciter la pra- 
tique des plus sublimes vertus qu'on voudrait 
considérer comme la haute expression de la ci- 
viUsation, il y a encore d'autres causes qui de- 
vront forcément maintenir dans un état infime 



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LE JAPON 193 

les aspirations morales de ce peuple. C'est d'a- 
bord la tendance répressive du régime féodal 
qui limite et supprime l'exercice des libres éner- 
gies, puis le malheureux système d'espionnage 
secret et avoué, sur lequel est basé tout le gou- 
vernement du Taïcoun, dont la délation est l'arme 
la plus puissante. Jamais un employé du gou- 
vernement ne va seul, il est toujours accompagné 
d'im ometzky^ — (traduction littérale : œil qui 
voit, ou espion), — qui surveille toutes ses ac- 
tions, et en fait un rapport au gouvernement. 
Depuis que je suis ici, un des gouverneurs du 
ministère est venu chaque soir pour affaire chez 
M. Portman, et chaque fois il était accompagné 
d'un ometzky pour le surveiller. Ce système 
d'espionnage, semblable à un réseau ou filet ar- 
tificiellement tissé, est étendu sur chaque famille 
des deux premières classes, il sème la méfiance 
dans le peuple et rend la vérité aussi impossible 
que l'honnêteté. Aussi il est tout naturel que le 
mensonge soit devenu chz les Japonais plus 
qu'une mauvaise habitude, parce qu'il est une 

institution et un des ressorts qui impriment le 

17 



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194 LE JAPON 

mouvement régulier à tout le mécanisme de leur 
système gouvernemental et de leur adinîhisira- 
tion. 

Le Taïcouh est animé des meilleures iiitentions 
à l'égard des relations étrangères, et voudrait 
leur donner toute l'étendue et toute l'activité 
dont elles sont susceptibles, parce qu'il voit bien 
que tant les intérêts de l'agriculture que ceux de 
l'État ne pourraient qu'en profiter énormément. 
Mais malheureusement il est contrôlé par les 
Daïmios ou princes féodaux, qui sont les vérita- 
bles dominateurs du pays et qui ne consultent 
que leurs propres intérêts. Ces princes ont assez 
d'esprit pour voir que l'extension des relations 
commerciales devrait nécessairement metfré les 
étrangers de jour en jour plus en rapport et en 
contact avec les Japonais, dont le progrès in- 
tellectuel et moral ne pourrait pas manquer de 
produire des changements fondamentaux, dont 
le premier serait là destruction de leur jalouse et 
restrictive domination féodale. Voilà la cause 
unique de lôur constante hostilité contre réta- 
blissement des relations étrangères et contre leur 



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LE JAPON 195 

développement. Ce sont ces Daimiosanssi qui ex- 
citent continuellement le peuple contre les étran- 
gers, et rendent d'ici longtemps l'ouverture du 
port de Yédo impossi})le, parce (Jue le gouverne- 
ment japonais serait impuissant à défendre les 
étrangers qui voudraient s'y établir, et leur vie 
ne pourrait être protégée que par une grande 
armée étrangère, qui placerait son camp à côté 
de leurs maisons. et ferait parcourir la ville, jour 
et nuit, par de fortes patrouilles. 

Même une imposante flotte étrangère, station- 
née dans le port de Yédo, ne saurait empêcher 
les nouyeaijx colons étrangers d'être tous mas- 
sacrés, parce que, à cause du peu de profondeur 
de l'eau, les grands navirfes ne peuvent ancrer 
qu'à une distance de quatre à cinq milles du 
rivage, et que la plus petite embarcation ne peut 
parvenir jusqu'à la ville à marée basse. 

Mais aucune des grandes puissances admises 
par les traités ne se souciera jamais d'envoyer 
une armée au Japon pour protéger son trafic à 
Yédo, car en définitive les frais seraient loin 
d'être couverts par les bénéfices. 



yGopgle 



196 LE JAPON 

Le commerce du Japon avec la Russie et la 
Prusse est nul; avec la France, la Hollande et 
les États-Unis il se réduit à peu de chose. En 
effet, le tiers au moins de tout le commerce 
étranger du Japon se fait avec l'Angleterre, 
mais néanmoins il n'atteint cas même à un 
cinquantième de tout le commerce extérieur 
de la Grande-Bretagne ; il est donc certain qne 
celle-ci ne voudrait pas tenir une armée de 30,000 
hommes à Yédo, même au risque de perdre ses 
relations avec le Japon. Je crois qu'on fait déjà 
à présent pour la préservation du commerce 
avec le Japon plus de frais que les bénéfices n'en 
comportent, puisqu'il y a dans le port de Yoko- 
hama : 

7 navires de guerre anglais ; 
2 — — français; 

1 — — hollandais; 

puis un régiment de troupes de terre de 800 an- 
glais et 120 soldats français, en outre, un navire 
de guerre anglais à Nangasaki. 
Tant par suite de la baisse énorme des prix des 



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LE JAPON 197 

soies, des thés et des cotons en Europe, qu'à 
cause des nouvelles et toujours nouvelles en- 
traves opposées de la part du gouvernement ja- 
ponais^ — et produites par la haine des Daïmios, 
— le commerce est depuis un an tellement lan- 
guissant à Yokohama, qu,*il y a peu de négo- 
ciants qui fassent leurs frais; et à peine en pour- 
rait-on citer trois qui réalisent des bénéfices. 
Parmi ces derniers est mon jeune ami M. Grauert, 
fils du célèbre docteur Grauert, à Lingen en 
Hanovre, qui, — grâce à son merveilleux tact 
en affaires commerciales, continue de faire d'ex- 
cellentes opérations et accumule rapidement une 
grande fortune. 

Pour donner seulement une idée des nombreu- 
ses entraves que le gouvernement du Taïcoun, à 
l'instigation des Daïmios, fait peser sur le com- 
merce extérieur, je puis citer ceci : en vertu des 
traités conclus avec les puissances étrangères, 
toutes les monnaies étrangères d'or et d'argent 
doivent avoir cours au Japon et doivent être li- 
brement échangées contre les monnaies japonai- 
ses, poids contre poith ou selon leur valeur intrin" 

17. 



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198 LE JAPON 

sèque en cas de différence dans la finesse du mêlai. . 
Mais loin de tenir compte de cette sage et juste 
stipulation^ le gouvernement japonais n'admet 
aucune monnaie étrangère excepté les piastres 
mexicaines^ et même celles-ci ne sont échangées 
qu'à Yokohama, à Nangasaki et à Hakodadé au 
misérable prix de 2 Itzebous 2 Tempos à 2 Itze- 
bous 5 Tempos, tandis que leur valeur réelle est 
de 3 Itzebous plus 1 Tempo et 76/100. Ainsi — 
à part les autres énormes frais et droits que le 
gouvernement invente pour entraver le com- 
merce étranger — il prend sur l'échange de la 
seule monnaie étrangère qu'il admette un béné^ 
fice net de 34 1/2 à 46 0/0 au préjudice du com- 
merce étranger et il commet cet énorme abus en 
parfaite contravention aux stipulations claires 
et précises des traités. Pour prouver enfin que le 
gouvernement ne peut pas chercher à justifier 
cette criante iniquité en plaidant son ignorance 
quant à la valeur réelle des piastres mexicaines, 
il me suffira d'affirmer que, pour aggraver le 
mal, qu'il fait au commerce étranger, et proba- 
blement dans des iuteulions pires que celn, il 



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LE JAPON 199 

permet à tous les diplomates étrangers dans le 
pays, à tous les attachés aux ambassades et aux 
consula.ts, ainsi qu'aux équipages de tous les na- 
vires de guerre dans le port, depuis l'amiral jus- 
qu'au simple soldat, d'échanger une certaine 
somme pm^ mois à la douane au taux de 3 Itze- 
bous par piastre. Par exemple un ambassadeur 
peut échanger à ce prix 2000, un consul général 
1500 et un vice-consul 1000 piastres par mois et 
cette différence donne à ces dignitaires un énorme 
bénéfice au détriment du commerce. 

Les négociants de Yokohama et de Nangasaki 
ont beaucoup protesté contre ces indignes pro- 
cédés, mais sans aucun effet. 

Comme de tels procédés de la part d'un gou- 
vernement devront paraître incroyables dans les 
pays civilisés, j'ajoute que quiconque pourrait 
douter de la véracité de mes paroles n'a qu'à 
consulter l'ouvrage en deux volumes écrit sur le 
Japon, par sir Alcock, qui a é\i\ pendant trois 
ans ambassadeur anglais dans ce pays et qui 
avoue avoir touché ces bénéfices et en donne les 
détails. 



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200 LE JAPON 

29 juin. — J'avais écrit ces notes lorsque j'ai 
assisté au cérémonial des funérailles d'un Yacou- 
nin noble, qui est mort hier au soir et qui faisait 
partie du corps de garde stationné à l'entour de 
la légation américaine. Le défunt, revêtu des 
habits qu'il avait portés lorsqu'il était de service, 
avec deux sabres et un éventail attachés à la 
ceinture et un chapeau noir de bambou laqué 
sur la tête, fut mis dans un cercueil, semblable 
à une boîte à chapeaux de femme, de quatre 
pieds de haut, sur deux pieds de large et d'une 
épaisseur de deux pieds ; on lui plia les jambes 
et les bras de sorte qu'il était assis et exactement 
dans la position de l'enfant avant sa naissance. 
Les japonais suivent cette habitude, parce que 
leur religion leur prescrit d'ensevelir les morts 
dans l'attitude dans laquelle ils sont nés. Auprès 
du cadavre furent mises des jattes contenant 
des fèves et d'autres légumes pour que l'âme ait 
de quoi se nourrir dans le monde des esprits. 

Puis le cercueil fut cloué, couvert d'une cou- 
verture blanche, ornée de guirlandes de fleurs de 
lis, et placé sur une estrade devant le grand au- 



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LE JAPON , 201 

tel du temple. Tous les trois cents yacounins de 
notre cour, revêtus d'une robe blanche, se mi- 
rent alors à genoux autour du cercueil en joi- 
gnant les mains à plat sans les entrelacer et eu 
priant, tandis que le prêtre alluma tous les cier- 
ges sur l'autel, brûla de l'encens, sonna une 
cloche et pria; et une quarantaine d'autres prê- 
tres,^stationnés des deux côtés, entonnèrent des 
chants funèbres en langue sanscrite ; — l'offi- 
ciant et les prêtres étaient vêtus en blanc. Aus- 
sitôt que le service religieux fut terminé; Tun 
des prêtres sortit sur le perron du temple, ouvrit 
une cage dont il était porteur et donna la liberté 
à un pigeon blanc, qui y était enfermé. Après cet 
acte symbolique, le sarcophage fut entouré de 
cordes de bambou ; on y passa une perche, et 
deux Japonais à chaque bout l'emportèrent au 
pas de course au cimetière qui se trouve près du 
temple. On le descendit ensuite dans la fosse et 
chacun des assistants y jeta une poignée de terre. 
Le blanc est au Japon la couleur du deuil, et 
la plus grande offense qu'on puisse faire à un 
Japonais, c'est de lui faire une visite en habits 



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202 I^E JAPON 

blancs. Aussitôt que le msdtre d'une maison 
meurt, on couvre son nom, sur les enseignes, de 
papier blanc. 

Je retournerai aujourd'hui avec ime escorte de 
cinq yacounins à cheval à Yokohama. 



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L'OCÉAN PACIFIQUE 



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L'OCÉAN PACIFIQUE 



De Yokohama a San-Francisco, le 
2 septembr» 1865. 



Une fois au Japon , je désirais achever le tour 
du monde et partir pour la Californie ; faute de 
pyroscaphe, je m'embarquai le 4 juillet, à bord 
du petit navire anglais Queen of the Avon, en des- 
tination pour San-Francisco. Nous partîmes à 
neuf heures du matin avec une faible brise du 
nord, laquelle me permit de jouir pendant plu- 
sieurs heures du sublime panorama de Yoko- 
hama, de Ranagawa et du volcan Fusiyama, qui 
est couvert de neiges perpétuelles et qui semblait 
s'élever à côté de ces villes, bien qu'il se trouve 

à une distance de quatre-vingt milles anglais. 

18 



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â06 l'océan pacifique 

Vers quatre heures du soir nous arrivâmes au 
bateau-pilote où nous transbordâmes le pilote 
qui nous avait guidés. 

A bord de ce bateau sô trouvait M. X***, négo- 
ciant de Yokohama^ écossais de naissance, qui 
s'était échappé pour se soustraire aux poursuites 
de ses créanciers. 11 offrit 300 piastres mexicaines 
(1,800 francs) à Qotre capitaine Henry Stedford 
Looke s'il voulait le conduire en Californie, et 
lui permettre de loger et de manger, durant le 
passage, avec les matelots; mais celui-ci s'y op- 
posa, ayant reçu le matin même, de la part du 
consul général anglais de Yokohama, un aver- 
tissement de se garder de prendre cet individu à 
bord. 

Nous sortîmes vers dix heures et demie du soir^ 
entre les caps Souvaki et Sagami, et nous nous 
trouvâmes dans le vaste Océan Pacifique. 

Il n'y avait à bord que deux petites chambres 
à deux lits, dont une était occupée par un Amé- 
ricain et l'autre par moi. il y avait encore deux 
autres passagers, dont l'un M. W. Satchell, né- 
gociant de Ningpo, en Chine, devait se contenter 



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L*OCÉAN PACIFIQPE 207 

de se coucher sur le canapé dans la cabine et 
Tautre, le grand violoncelliste M. Alexandre 
Desvachez, de Valencienues, en France, devait 
borner son ambition à un IJt dans la chambre 
des officiers. Le prix de passage était de 200 pias- 
tres mexicaines (1,200 francs). 

Ce M. Alexandre Desvachez est un jeune 
artiste très-célèbre, (jui voyage depuis dix ans 
dans l'Orient en vivant du produit de ses con- 
certs. Il a successivement visité les iles de Mada- 
gascar, de Bourbon, de Maurice, de Ceylon, de 
Singapore, de Java et de Manille, et les villes de 
Bombay, Madras, Pondichery, Calcutta, Hong- 
Kong et Shangai, et quoique dans la chaleur 
tropicale de 36 à 40 degrés centigrades personne 
ne soit guère disposé à entendre des concerts, il 
a eu pourtant un succès fou^ et ses séances ont 
toujours attiré la foule. 

Partout où je m'arrêtais dans les Indes et en 
Chine, on parlait de lui avec extase comme d'une 
merveille de perfection dans son art. Son im- 
mense talent fit également fureur parmi la petite 
population étrangère à Nangasaki et à Yoko- 



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208 l/OCÉAN PACIFIQUE 

hama, et le grand virtuose avait déjà fait embar- 
quer ses violoncelles et ses autres effets, lorsque 
la veille de notre départ le ministre plénipoten- 
tiaire de France, M. La Roche, à Yokohama, in- 
sista pour qu'il donnât dans la grande salle de la 
légation un concert d'adieu, qui eut aussi un 
immense succès et rapporta 450 piastres (2,700 
francs) à l'artiste. Mais M. Desvachez n'est pas 
seulement un célèbre artiste, il est aussi excel- 
lent compagnon de voyage et ses intéressantes 
saillies m'ont beaucoup amusé dans ce long et 
pénible voyage. 

Je n'ai qu'à me louer de la société de M. Sat- 
chell, mais je n'en peiix pas dire autant de celle 
de l'Américain, qui était gargotier à Yokohama 
et se rendait en Californie pour y chercher for- 
tune ; c'était un homme de six pieds deux pouces 
de haut, sans aucune éducation, farouche et em- 
porté, grand fanfaron, grand poltron, grand lâ- 
che et grand querelleur, et bien que personne de 
nous ne daignât lui parler, il cherchait néan- 
moins toujours l'occasion de créer des disputes, 
et, en invoquant constamment le Pandémonium, 



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l'océan pacifique 209 

il proférait des menaces d'en venir avec nous aux 
voies de fait et même de tuer celui qui oserait 
s'approcher de lui ; mais'sa poltronnerie était telle 
q;!e, si alors le plus faible de nous s'approchait ré- 
solument de lui et disait qu'il allait l'abattre, il re- 
culait de peur. Il est difficile de s'imaginer quel- 
que chose de plus pénible et de plus exécrable 
que d'être forcé de supporter pendan't sept se- 
maines la société d'un tel barbare-cannibale. A 
bord des Kateux à vapeur on ne vit, grâce à 
Dieu, jamais en contact avec de tels individus, 
parce qu'ils vont en troisième classe, et même 
si on en trouve en première, rien n'est plus fa- 
cile que de les éviter, parce que les.pyroscaphes 
sont très-spacieux; mais il est impossible de se 
soustraire à leur exécrable compagnie à bord 
d'un petit navire à voiles comme notre Queen of 
the Avon, où la salle n'a que deux mètres de 
large sur quatre de long. 

Je ne puis parler qu'avec beaucoup d'éloges de 
l'extrême amabilité et de la politesse de notre 
brave capitaine Henry Stedford Looke, qui est 
un ancien marin, et, quoiqu'il ne soit âgé que 

18. 



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2i0 l'océan pacifique 

de quarante-neuf ans, il est depuis trente-cinq 
ans sur mer, et depuis vingtneuf ans capitaine 
de navire ; il a maintes fois parcouru toutes les 
mers, et rien de plus intéressant que de Tenten- 
dre raconter les mille et mille dangers qu'il a 
courus dans sa longue carrière maritime. Mais 
ce qui frappait le plus mon attention, c'étaient 
les récits des nombreux ouragans, typhons et 
cyclones avec lesquels il a eu à lutter, et aux- 
quels il n'a échappé souvent que par miracle; 
par exemple, sept fois dans des ouragans il a 
été jeté à la mer par les vagues qui cassaient les 
bords et emportaient tout ce qui se trouvait sur 
le pont, mais toujours il a eu le bonheur de se 
cramponner à quelque corde et d'échapper ainsi 
à une mort certaine. C'est un homme d'ime 
grande expérience, qui a une profonde connais- 
sance des sciences maritimes; il est infatigable 
et montre un rare sang-froid dans les temps dif- 
ficiles ; en un mot, c'est le vrai type du comman- 
dant de navire. 11 n'a que la moitié du nez; voici 
pourquoi : il avait, il y a quelques années, nn 
cuisinier qui était amoureux de sa servante, et 



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l'océan pacifique 211 

pria en pleine mer de la lui donner immédiate- 
ment en mariage. Le capitaine refusa de le faire 
avant d'être arrivé au port ; alors le cuisinier fu- 
rieux s'élança sur lui et le mordit au nez, de 
sorte qu'il lui en détacha la moitié. Il fit mettre 
le fol amoureux aux fers, et arrivé à Sainte- 
Hélène, le livra à la justice, laquelle le condamna 
à sept ans de transportation. 

Comme tous les hommes qui sont hraves dans 
leur métier ont lé talent de se choisir des subal- 
ternes capables, ainsi notre vaillant capitaine a 
su se procurer pour premier officier M. John 
Hopper, qui est un jeune homme de grand mé- 
rite dans les sciences maritimes, ce qui est vrai- 
ment étonnant, car il fit d'abord ses études pour 
devenir philologue, et ce né fut qu'après avoir lu 
tous les anciens auteurs classiques grecs et latins 
qu'il changea de disposition et adopta la carrière 
prosaïque de la navigation. Il a une profonde 
connaissauce de Tliistoire et de la géographie ; il 
est aussi très-versé dans la littérature moderne, 
— surtout dans la littérature anglaise, — et sait 
par cœur presque toutes les tragédies de Shak- 



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S12 i'0C£aN PACIFIQUE 

speare ; en un mot, il est à la fois excellent ma- 
rin et savant. 

Je ne puis pas non plus parler sans éloge du 
second officier, M. Ercoin, Écossais, qui est un 
homme très-pratique et très-utile, et qui, lors- 
que je venais à quatre heures et demie du matin 
sur le pont pour prendre mon bain de mer, me 
prédisait toujours quels vents nous aurions pen- 
dant la journée; je dois reconnaître qu'il ne s'est 
presque jamais trompé dans ses prévisions. 

Nous avions, en outre, cinq matelots, tous 
Anglais et très-braves, pour le service du navire, 
et un cuisinier, indigène de l'Ile de France (Mau- 
rice), qui n'aurait été que trop heureux de nous 
préparer des chefs-d'œuvre de l'art culinaire, 
s'il en eût eu le talent et les moyens ; mais mal- 
heureusement il était novice dans le métier, et 
nos provisions de bouche se réduisaient à du riz, 
du bœuf salé puant et du lard qu'on nous servait 
tantôt froid, tantôt frit, avec des pommes de 
terré en robe de chambre, et avec du biscuit dur 
comme la pierre; on nous servait, en outre, 
tous les jours, pour dessert à notre diner un pud- 



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l'océan pacifique 213 

ding; mais comme celui-ci était naturellement 
fait sans lait, ni œufs, ni beurre, c'était toujours 
une pâte indigeste ; — comme grande délicatesse, 
on nous donnait de temps en temps une soupe 
aux pois. Nous avions pour notre service un gar- 
çon de quinze ans et une servante d'une quaran- 
taine d'années, laquelle avait servi pendant de 
longues années à Tlle de France (Maurice) et^ 
désespérant d'y trouver l'occasion de se marier, 
se rendait en Californie à la recherche d'un 
mari. 

La moitié de ma chambre, qui avait un mètre 
trente- trois centimètres de large sur deux mètres 
de long, était occupée par deux bois de lit qui se 
trouvaient l'un au-dessus de l'autre ; dans celui 
d'en bas, j'avais placé mes efifets; dans celui d'en 
haut^ je dormais ; mais malheureusement ce bois 
de lit était trop étroit pour m'y coucher sur le 
dos, et quand je me couchais sur le côté, je ris- 
quais toujours de tomber dehors à cause du 
roulis du navire. A côté de ces lits était, d'un 
côté une petite commode, de l'autre un lavoir, 
et il me restait entre tout ce mobilier une place 



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214 l'océan pacifique 

de trois pieds de long sur deux de large pour 
faire ma toilette. Ainsi installé et équipé, nourri 
et servi, j'entrepris ce voyage d'environ 7,000 
milles anglais à travers l'océan Pacifique. 

Notre petit navire Queen of tke Avon^ était tout 
en fer et ne jaugeait que 161 tonneaux anglais ; 
mais il avait à bord un chargement de 300 ton- 
neaux (chaque tonneau de 40 pieds anglais cubés] 
de thé japonais, à raison de 9 piastres américaines 
(49 francs 50 cent.) par tonneau; ainsi, avec le 
prix du passage des quatre passagers, le capitaine 
fit un fret de 3,540 piastres américaines, ou de 
fr. 19,470, ce qui est énorme, car lé navire était 
à peine aussi grand que les petits bateaux sur 
lesquels on importe les fruits de Messine. 

Le touriste, à terre ou à bord d'un bateau à 
vapeur, prie toujours Dieu de donner du beau 
temps, tandis que le voyageur à bord d'un na- 
vire à voiles n'oublie jamais de prier l'Omnipo- 
tent de donner du mauvais temps, car c'est seu- 
lement lorsque le temps est mauvais qu'il y a 
lieu d'espérer un vent fort; aussi considère-t-on, 
à bord d'un voilier, comme une calamité de voir 



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L*OGÈAN PACIFIQUE 215 

monter le baromètre, et se félicitet-on-lorsqu'il 
baisse. A cet égard iious avons été pendant tout 
ce long voyage peu favorisés, car bien que nous 
ayons été enveloppés pendant trente Jours par 
des brouillards épais^ ceux-ci ne comptent pas 
comme mauvais temps dans la vie maritime, et 
ils ne font pas baisser le baromètre. Nous avons 
à peine eu pendant trois ou quatre jours des 
vents violents, pas une seule bonne tempête, et 
dans tout le trajet je n*ai pas vu de vagues de 
plus de vingt pieds de haut. Je crois à propos de 
signaler à cette place l'énorme erreur qu'on 
trouve dans beaucoup de descriptions de voya- 
gea sur mer, dont les auteurs ne pensent ètPe 
crus que quand ils racontent des mensonges ; ils 
disent souvent en décrivant des tempêtes : « Des 
vagues semblables à d'immenses chaînes de 
montagnes nous élevaient un moment jusque 
dans les nues et nous rejetaient l'instant d'après 
dans le profond abîme. » Ainsi celui qui n'a 
jamais vu une forte tempête serait par ces des- 
criptions induit à croire que le combat des élé- 
ments devrait produire des ondes d'au moius 



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216 l'océan pacifique 

4,000 pieds de haut. Moi je proclame que les 
plus hautes vagues que j'aie jamais vues dans 
les plus terribles tempêtes des Océans Indiens 
Pacifique ou Atlantique, n'avaient qu'une éléva- 
tion de quarante pieds anglais en comptant du 
fond de la vallée aquatique jusqu'à la crête de la 
vague; notre brave capitaine, qui a parcouru à 
maintes reprises toutes les mers, assure aussi 
n'en avoir jamais vu de plus hautes; et comme 
le fond de la vallée aquatique doit nécessaire- 
ment être autant au-dessous du niveau de la 
mer que la crête de l'onde est au-dessus, j'afBrmo 
que la plus haute vague n'a jamais plus de viugt 
pieds d'élévation au-dessus du niveau de la 
mer. 

Pendant tout le passage nous avons eu le vent 
presque toujours Sud, Sud-Ou&t, Ouest, Nord, 
Ouest ou Nord, c'est-à-dire, favorable; mais il y 
en avait rarement assez pour nous pousser de 
deux degrés de longitude par jour. Croyant que 
plus au Nord il y aurait des vents plus forts, le 
capitaine faisait gouverner le navire toujours 
Est-Nord demi-Nord, jusqu'au moment où dans 



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l'océan pacifique 217 

la longitude de 155 degrés Ouest, nous arri- 
vâmes à une latitude de 43° 19' ; alors nous des- 
cendîmes graduellement, en tenant le gouvernail 
Est ou Est-Sud. La température qui était le 
4 juillet, jour de notre départ, à Yokohama 
23° 3/4 centigrades dans l'eau et 27° 3/4, à l'om- 
bre dans l'air, baissa rapidement en mer, et dès 
le 18 juillet — où nous fûmes en longitude 
à 164° 52' Est, et 38° 42' de latitude — jusqu'au 
8 août, où nous fumes en longitude à 148° 23' 
ouest et en latitude 43° 3', il n'y eut que 13° cen- 
tigrades dans l'air et dans Teau. Depuis lors la 
température se releva peu à peu , jusqu'à ce 
que, le 17 août, en longitude 133° 1' ouest et 
en latitude 39° 41 ', nous eûmes 20» 1/2 de cen- 
tigrade dans Teau et dans l'air; elle n'a pas 
varié depuis , jusqu'à notre arrivée devant le 
port de San- Francisco. 

Je crois avoir à peine besoin de dire que nous 
avions peu de distractions dans les vastes solitu- 
des monotones de l'immense Océan, parce que 
celui-ci est rarement visité dans ces latitudes, et 

nous ne vîmes pas de navire avant d'arriver à 

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218 l'océan pacifique 

133® 9' de longitude Oacst. Mais ce qui frap- 
pait beaucoup mon attention^ c'étaient les im- 
menses couches de matière couleur de pourpre 
qui semblaient avoir une épaisseur d'un à deux 
pieds^ parmi et à travers lesquelles nous navi- 
guions continuellement entre la longitude de i 52® 
et celle de 180° Est. Notre capitaine ainsi que nos 
officiers croyaient que «'étaient simplement du 
frai de poisson^ ce qui me paraissait impossible^ 
vu que tout l'Océan en semblait couvert et que 
je voyais souvent des couches qui paraissaient 
avoir une étendue de plusieurs milles. Je tâchai 
donc d'en pêcher au moyen d'un seau attaché à 
une corde et je réussis à en puiser une assez 
grande quantité; mais quel fut mon étonnement 
lorsque je vis aue ce que nous avions cru une ma- 
tière informe était un amas de petits insectes en 
forme de poissons et de la grandeur d'une puce. 
Malheureusement je n'avais pas d'esprit de vin 
avec moi, je fus réduit à sécher une masse de 
ces insectes pour les donner au musée de Saint- 
Pétersbourg. Dans chaque seau que je retirais de 
la mer avec ces insectes rouges, il y avait une 



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l'océan pacifique 219 

multitude d'œufs blancs de poisson contenant 
des points noirs; j'en ai séché aussi^ mais ils ne 
sont guère reconnaissables. De 180° de longitude 
Est jusqu'à 144° Ouest, nous vîmes continuelle- 
ment autour de nous à la surface de la mer des 
millions d'une espèce de limaçons sans coquille 
pourvus de crêtes qui leur servent de voile ; en 
langue maritime ces animaux sont appelés : en 
français, «galères»; en anglais^ « portuguese men 
of war ; d ils ont une quantité infinie de pieds, 
espèce de soutiens, avec lesquels ils piquent, et 
leur piqûre est presqu'aussi venimeuse que celle 
du scorpion; j'en ai séché plusieurs. — Nous 
rencontrâmes en outre souvent, de 170<> de lon- 
gitude Est jusqu'à 1700 Ouest, des masses de bar- 
nacles^ dont des centaines s'étaient attachées les 
uns aux autres et formaient un ensemble pareil 
à un fruit d'Ananas. Nous avons vu aussi grand 
nombre de grosses baleines, et parfois même 
quatre à la fois, mais seulement entre 170^ Est 
et i44o Ouest; ces animaux viennent à chaque 
moment à la surface pour seringuer l'eau qui 
s'engage dans leurs poumons. Les requins dont 



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220 l'océan pacifique 

les mers fourmillent dans les tropiques sont as- 
sez rares dans ces latitudes de l'Océan Pacifique 
et je crois que c'est à peine si nous en avons vu 
plus de six pendant tout le voyage ; et même 
ceux-ci ne semblaient pas avoir assez faim pour 
s'approcher de notre navire. On reconnaît le re- 
quin facilement par les deux nageoires qull tient 
toujours hors de l'eau. Nous avons rencontré 
des marsouins dans toutes les longitudes et 
nous en vîmes parfois des troupeaux qui sem- 
blaient être au nombre de 500 à 1000. 

Enfin en fait d'oiseaux aq^iatiques, nous fûmes 
toujours suivis" par un grand nombre de cordon- 
niers (en anglais : moUy mauks), qui ont la 
grandeur de l'oie et dont mes compagnons de 
voyage ont péché un grand nombre au moyen 
d'un hameçon auquel ils attachaient un morceau 
de lard; on en préparait souvent pour nos repas ; 
comme c'est un oiseau de proie, sa chair est 
mauvaise, et je n'ai jamais pu me résoudre à en 
manger. Nous voyions en outre toujours de pe- 
tits oiseaux appelés « sataniques » (en anglais 
a Stormy, Pétrels ») qui sont semblables aux hi- 



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l'océan pacifiqde 221 

rondelles et qui ont un chant aigu qu'on entend 
surtout la nuit. 

On n'a encore jamais fait de sondages dans 
rOcéan entre le Japon et la Californie, mais on 
suppose que la profondeur moyenne ne doit pas 
être de moins de 9 kilomètres. 

Le mercredi 26 juillet nous passâmes à midi 
les antipodes de Greenwich &i latitude 40o 37' et 
en longitude 180<> Est et par conséquent — sur 
la base du mesurage du globe — nous fûmes 
forcés de rétrograder d'un jour et d'adopter le 
lendemain aussi comme mercredi 26 juillet. 

Le 7 août entre 10 heures 3/4 et 11 heures du 
matin, nous passâmes en latitude 43® 9' et en lon- 
gitude 149o 42' 27" Ouest les antipodes de Saint- 
Pétersbourg. 



FIN 



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TABLE 



La Chine i 

Le Japon 61 

UOcëan Pacifique 205 



P0I3ST. — TIP. ET STÉn, OE A. BOÏÎRET, 



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